vendredi 23 mai 2008

Romain Verger MORTES TRANCHÉES journal 12


Ci-dessus : Panorama par Romain Verger.
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Suite du feuilleton-journal de Romain Verger.

Août 1915, forêt de Sénart


Un grand espoir vient de Mulhouse. Voici donc que se lève pour nos frères de là-bas l'aurore de la délivrance. Pourtant ici, rien ne change. Enterré face à soi, face à rien. Paris même se vide. Cinq cent mille dit-on ont pris le large. Et nous, cantonnés là, enterrés à s'user dans l'été, la saison avancée comme un fruit qu'on ne cueillera plus, à pioncer, panser la coupe fraîche des racines, nos corps épaulant les rondins et clayonnages pour contenir la terre, ajourner l'inhumation. Nous nourrissons les arbres de nos sèves excédentaires, tête-bêche sur l'oreiller d'herbe, membres empêtrés dans les draps de ronces. Jamais n'a-t-on été si nombreux à veiller les chênes, les châtaigniers. Sur quatre kilomètres, pour la grande battue verte. Ils nous le rendront à l'automne, en nous canardant de glands et de marrons.

Nous pourrions rester des siècles ici, et l'écrire sans fin, à se laisser aimer par les mouches et les tiques, par la terre. On ne soupçonnera rien de ces mouvements nocturnes du sol, de ces tranchées qui vous tourneboulent le ventre puis vous sucent d'un coup pour vous vider sur place. Parfois, du fond de la nuit, se lève une odeur de broussailles qui nous enveloppe, un mélange de peau dépliant sa rosée laborieuse, de mousse après la pluie, de muscade et de chair marinée dans le cuir et les faines. Certains disent que biches et laies viennent nous tenir compagnie, nous consoler de l'absence de nos compagnes, nous prenant sous leur cuissot pour nous conter leurs cavales suitées, sous le couvre-feu des bois. Ici, le gibier pullule depuis que la chasse a été suspendue. Mais la sueur, la merde et l'urine n'attirent que la vermine. Alors ce n'est qu'au cours de nos marches que nous le surprenons, que la vie se rappelle à nous, giclant d'un fourré ou d'un taillis. D'autres se plaisent à imaginer que ce sont nos femmes qui hantent la forêt, qu'à la nuit tombée, elles s'approchent en menées silencieuses à travers les layons, coiffées de lune, pour s'accoupler à nos chairs fortes et nous donner à jouir.

Terrible cauchemar cette nuit : la chasse reprenait. Des chiens de sang, des petits pieds plein de mordant, les babines ruisselantes de glaires, m'avaient pisté à mon odeur tenace. J'étais replié contre un tronc, cerné par la meute hurlante, à me couvrir le visage de mes bras. Un homme s'approchait, une crosse à la main, puis un autre, un long couteau au poing. Le premier tentait de faire taire les chiens, demandait au second de me couper les couilles. « Ne jamais les laisser, lui disait-il, ça donne sale goût à la viande ». Je sentais qu'on s'enfonçait dans mon sommeil, qu'on y fouillait du plat de la lame, qu'on me retournait comme une souche pour m'extraire les vidures.

© Romain Verger

mercredi 21 mai 2008

"Pis quoi encore ?" / MILLE PLATEAUX



mardi 20 mai 2008

Jérôme Lafargue / FARIBOLES ET VILENIES / 9



Ci-dessus : la mort de Robert Walser.

« Pourquoi attendre, reporter, tergiverser ? Faisons les choses tant que nous sommes libres, avec un œil sur cette poussière qui se lève au loin. Ils approchent, les scrutateurs, les geôliers, les bourreaux. Ne leur laissons rien »
Timon Lunoilis, sdnl


J’ai décidé d’entreprendre un projet déraisonnable sinon inepte. Commence ici L’Encyclopédie sans queue ni tête. Je vais leur montrer moi à ceux qui s’amusent à collectionner des petites choses ridicules pour les mettre dans un ordre qui ne trompe personne ; je vais les estomaquer, tous ces pusillanimes en culottes courtes qui prétendent révolutionner la narration en mixant les genres ; je vais les sonner pour le compte, ces paradeurs qui se targuent d’écrire un bouquin en deux semaines !

Dans mon encyclopédie, que je réaliserai seul, cela va de soi — l’immodestie ne se partage pas —, il y aura de tout, bien que je n’aie aucune idée de ce tout-là. Sans doute d’imaginaires babioles poursuivies par quelques événements ou théories parfaitement authentiques. Aussi bien, ce projet sommeillera-t-il des années, comme il pourrait mourir dès ce texte achevé. Et quand bien même ? Personne ne l’attend. Mais s’il advient pour de bon, on y apprendra des choses fabuleuses. Tiens, au hasard : comment Félix Brouillot a inventé la trompe à hélice — je ne sais pas encore de quoi il s’agit, il faut me laisser un peu de temps — ; pourquoi les glardoncles — inutile de chercher, ce mot n’existe que depuis quelques secondes — dégagent-elles une odeur pestilentielle lorsque plongées dans l’azote ; à quelle hauteur un Sopwith Pup — c’est un biplan de l’armée britannique pendant la guerre de 14, bande d’ignares — se désintègre-t-il une fois pris dans un orage tropical. Tout ceci n’a absolument aucun intérêt, hors celui de constituer une somme de plusieurs milliers de pages qui, d’une façon ou d’une autre, reflèteront quelques aspects troubles, inquiétants ou désarmants de ma personnalité. J’imagine bien quelques exégètes dans les siècles futurs qui, après s’être esclaffés devant l’aspect artisanal du procédé — un livre, un homme solitaire, sa seule imagination et ses maigres connaissances comme sources documentaires —, s’échineront à interpréter la note 21 de la page 4587 — celle où il est spécifié que le jour de Noël 1956, celui où Robert Walser s’affaissa dans la neige pour ne plus jamais se relever, la patte momifiée et congelée d’un mammouth du paléolithique, enfoui sous dix mètres de neige en Sibérie, bougea d’un millimètre et demi. Je m’en régale à l’avance.

Ce projet, mûri de longues années dans une nonchalance absolue, prend corps aujourd’hui, c’est-à-dire le 1er février 2008. Il se terminera — toujours dans l’hypothèse de sa confirmation, soumise à mon bon vouloir de fainéant — le jour de ma disparition. Mot intéressant, car disparition n’est pas mort pour autant. Disparition sociale, disparition littéraire, disparition économique sont possibles. Et puis, disparition physique ou terrienne n’équivaut pas à annihilation. N’ayez crainte, je vous ferai grâce du couplet sur la postérité, le souvenir et tout le tralala. Non, je vous parle de ce qui se passe après l’extinction des feux. Qu’en savons-nous ? Il faudra que j’y consacre un chapitre — non, c’est trop long, disons un paragraphe… ou une notule.

Cet envoi s’insère dans une série intitulée Fariboles & vilenies. Car il en fait partie, en même temps qu’à l’avenir L’Encyclopédie sans queue ni tête contiendra quelques-unes de ces Fariboles & vilenies — je ne vois pas comment je pourrais me passer de ce bon vieux Maxence Fermiot par exemple. Nous avons là un coquin mécanisme qui consiste à cacher le tout dans le particulier, quand ce particulier est aussi la sève de ce tout. Je suis sûr qu’il existe un nom permettant de désigner ce procédé. Mais j’éprouve une flemme immédiate et considérable pour le chercher maintenant. Aussi, dans l’attente de ce moment où j’irai éplucher quelques encyclopédies concurrentes — à moins qu’une âme charitable ne m’épargne cette peine en me donnant la solution — je décide d’inventer un mot pour caractériser le phénomène. Donc, se dit de « farnibule » le procédé permettant de cacher le tout dans le particulier, quand ce particulier est aussi la sève de ce tout. Si aujourd’hui je devais éditer l’encyclopédie, j’ouvrirai avec cette définition. Mais bien entendu, j’ai le temps de changer d’avis au moins cent quinze mille fois.

Je me demande par ailleurs si Encyclopédie sans queue ni tête est un bon titre. Peut-être faudrait-il que je réfléchisse à d’autres hypothèses. Voyons voir…
© Jérôme Lafargue

dimanche 11 mai 2008

"Sous le soleil, le vert devient acajou…"



Court extrait de San Clemente par Raymond Depardon.

On peut trouver ce film sur VoDeo.

EXPLORATIONS

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La maison fantastique d'Henri Polles (1909/1994), auteur du Journal d'un raté et de Sur le fleuve de sang vient parfois un beau navire, dont l'œuvre reste trop méconnue.


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Les photographies de Chris Jordan (ci-dessus : Cell phones, Atlanta 2005)

Michel Nivon

Le poignard subtil nous fait découvrir Michel Nivon, héritier du Facteur Cheval :
"…Les champs, c'est là que Michel Nivon a trouvé la quasi totalité des pierres bizarroïdes qui ornent les alentours de sa maison d'agriculteur, si l'on excepte quelques "spécimens" découverts dans la Limone et les bois de pins de Cabaret-Neuf. Ramenés à l'aide d'une remorque et d'un tracteur (la brouette du facteur Cheval est dépassée!), ces rocs, dont le plus lourd atteint 50 kg, ont la particularité de représenter des formes précises. C'est donc un personnage assis, une tête souriante, un minaret... qui sont ici ou là imaginés par le visiteur. Aucune des pierres scellées sur d'étranges murettes n'a été retaillée depuis ce jour du 6 septembre 1989 où Michel Nivon s'est lancé dans son aventure décorative. Ce chantier a occupé tous les moments de loisirs de ce célibataire endurci, à l'exception de 4 journées consacrées à un autre travail ayant rapport avec la roche: la restauration d'une croix en pierre détériorée par l'érosion et les vandales…"
Cet article de presse sur Nivon, que donne le poignard subtil, m'évoque celui-ci, sur Gaston Chaissac, donné dans La Main de singe.



Arno Schmidt aurait opiné en hochant positivement du menton, et illico affûté son crayon et sorti des fiches vierges, s'il avait pu lire certains des "aphorismes " que publie L'Infini turbulent :

"Si tu ne peux rien contre le gorille, il vaut mieux l'aider à emporter ton paquetage."

"Un ami se repère de loin dans la toundra."
"Le chemin n'a jamais été facile. Encore, les barbelés m'attendent toutes dents dehors."
"Traverse la rivière avant d'insulter le crocodile. (Proverbe entendu au Burkina Faso)"

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Dans le foisonnant Cabinet de curiosités d'Éric Poindron, le dodo est chez lui, avec d'autres exceptions remarquables. Et oiseaux.net donne à lire l'histoire de cette bestiole virtuelle.

samedi 10 mai 2008

"Tout ce qui vit sans lumière…"





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Vidéo ci-dessus : Lucebert par Johan van der Keuken



Vidéo ci-dessus : Lucebert parle de "tableau vivant" en public.


Quelques pistes sur Lucebert (1924/1994), poète, peintre, dessinateur, photographe néerlandais, dont on nous parle si peu "par ici". Pourtant le plus excitant des "Cobra".

“Je peins tout ce qui se présente à moi, je dessine et peins tout sur tout, - non seulement palimpseste, mais palindrome sur palimpseste, ce que même Picabia n'a pas osé faire, privilégiant dans ses transparents la ligne de mire, le sens de lecture - je respecte tous les points de vue de la même façon, entre les “motifs” je ne rencontre pas le choix, je ne pousse pas à la synthèse, les “maximes” ne s'imposent pas à moi et pendant qu'elles entrent en conflits entre elles, je ne pratique pas la résistance- distanciation, je me retire de la ligne de tir et vit la liberté, que seule me donnent mes peintures, mes poèmes, ces plages de jeux habitées de bonheur…"
Lucebert

Un poème de Lucebert :

il y a tout en ce monde tout est
il y a tout en ce monde tout est

le sourire de chien fou de la faim

la peur sorcière de la douleur
et
la grande voracité la rage
les grands
les vieux les lourds rossignols
tout est en ce monde il y a tout
tout ce qui vit sans lumière
les libellules captives des poumons d'acier

ont la force et la rapidité
d'horloges dures
comme pierre
dans le papier craquelé du pouvoir
baîlle sous la balle égarée de la paix
baîlle face à la balle myope de la guerre

le crâne pillé
l'usure

il y a tout en ce monde tout est

pauvre étroit et lentement né

somnambules dans un cirque froid
tout
est en ce monde tout est
sommeil


Poème de Lucebert, tiré du catalogue de l'exposition de 1991 à la Galerie La Cité, Luxembourg (traduction: Jean Clarence Lambert).


Liens/links
lucebert.net
Lucebert on line
boeken.vpro.nl
galeriemoderne.dk
kunstprivecollectie.nl

Audio : lecture par Lucebert.

Johan van der Keuken a réalisé en 1994 un émouvant documentaire sur Lucebert : Lucebert, Temps et Adieux (52 mn.) Grand Prix, 5° Biennale Internationale du Film sur l'Art, Paris. (Voir extrait vidéo ci-dessus).

Sa première traduction française en volume : APOCRYPHE a été récemment traduit du néerlandais par Kim Andringa et Henri Deluy aux éditions éd. Le Bleu du ciel. On peut se le procurer en le commandant chez Lekti-Écriture.

Vidéo ci-dessous : un poème de Lucebert mis en images.

lundi 5 mai 2008

György Petri : BECKETT, SYNOPSIS



Ci-dessus, une vidéo rare, avec György Petri :
"Arizona Diary with poet György Petri • 1992"

Je retombe par hasard, dans les archives de la revue, sur ces adaptations de quelques poèmes du hongrois György Petri, réalisées avec un ami hongrois, il y a quinze ans, de retour de Budapest. La Main de singe était particulièrement "branchée" sur les auteurs magyars : Peter Esterhazy (dont je vais reparler ici très vite), Ivan Mandy, G. Krudy, etc…, mais ces vers du grand Petri n'ont finalement jamais paru. Je les donne enfin ici en l'état, espèces de brouillons retrouvés, juste parce que j'enrage qu'un tel bonhomme soit complètement ignoré sous nos latitudes, et dans l'espoir qu'un éditeur français s'y mettra un jour sérieusement, comme l'ont fait courageusement il y a déjà quelque lurette les éditions FONT, à l'occasion du Festival Est-Ouest de Die. En attendant cette saint-glinglin, mieux vaut ces adaptations balourdes plutôt que rien du tout. Né en 1943, Petri a disparu en 2000. On ne sait par ici pas grand chose sinon rien sur ce poète qui a marqué ses contemporains hongrois, parmi lesquels Peter Esterhazy. Si quelqu'un peut en dire plus, les colonnes de ce blog lui sont ouvertes. L.W.-O.






MOI

Ce grain de raisin sec
que Dieu,
dans son Eden craquant de gel,
se garde
pour la bonne bouche…


IL FAIT SI BON !

Il fait si bon plonger à plat ventre
dans l’herbe haute, après avoir écrit;
si bon marcher dans le ciel jusqu’aux rotules;
si bon laisser la cervelle se dégourdir
les pattes (et rentrer taper ce genre de truc,
c’est alors presque aussi bon)

SOMBRE NOEL

J’ai 40 ans. La suite de l’histoire, etc… etc… :
je n’en sais rien de rien.
Pour l’heure, on a un de ces hivers doux !
Pas de neige dans la cour :
le temps égorgé se vide
à gros bouillons sur le gel fragile du purin.


HIVER 1980

Bientôt 49 ans : à la fin
de cette mini-époque…
J’ignore ce que sera alors
la mode en matière de slips
ou de déguisements pour l’âme.
Belle lurette que j’aurions été d’jeun’ !
Bien décati déjà,
le pauvre type aura-t-il plié ?
Pas sûr ! Avec quoi aura-t-il transigé ?
Et le journal, il le lira dans quelle langue ?
Et baisera-t-il encore
celle qui s’éveille ce matin dans son lit ?


BECKETT, SYNOPSIS

Dans une lumière malade
(ampoules fiévreuses,
à claquer), dans la clarté
qui tombe de par là-haut
(fruits lumineux, pendus) :
ORDURES.

Il y a
des bobines de fil,
de la ficelle,
du crépon, du kraft, du papier de rembourrage,
la musette,
des conserves vides…

Entrent : deux (mettons !) SEMBLABLES.

Ils attendent jusqu’à ne plus le pouvoir.
Alors l’un des paraît-il SEMBLABLES sort.
L’autre paraît-il SEMBLABLE se retrouve
comme un idiot, seul en scène.

György Petri

adapté du hongrois par L. Watt-Owen et Andras Töry

Bonus : cet
Apokrif, en v.o., pour le sublime de la langue hongroise, indéchiffrable, par nous autres, belle comme du vénusien. Du saturnien plutôt.

Apokrif

Zakatol a szentcsalád
Isten tömi Máriát,
József nem tud elaludni,
keres valami piát.
Nem lel, felkel. Pizsamára
húz fel inget és gatyát,
lemegy a Háromkirályba,
hogy egy fröccsöt legalább---
---"Megint Isten?"
---"Az hát, megint."
Sóhajt, nagyot húz és legyint:
---"Különben,
múltkor kivertem a huppot.
Ha az orrom elött dugtok!
---de így megmondtam a Marinak,
legalább tartsad a pofád,
úgyis szól, mint a földrengés
mindig az a rohadt ágy,
közben - de komolyan! - ne halljak
több ha-ha-ha-halleluját!"


LIENS :

Une page consacrée à Petri (en v.o.).
Une autre page en v.o. toujours (avec des textes de Eorsi et Esterhazy)
et encore une autre.
La tombe de Petri.
Deux photos de Petri : 1 et 2.

Bibliographie succinte :

L’époque d’imbéciles intrépides arrive, poèmes. Traduit par Ivan Bajomi et al. Budapest: Font Ed., 1991. Publié dans le cadre du Festival Est-Ouest de Die (Drôme)

Night Song of the Personal Shadow
. Selected poems. Translated by Clive Wilmer–George Gömöri. Newcastle upon Tyne: Bloodaxe, 1991.

Eszterházy Péter, Egy kék haris Dokumentum, Magvető, 1996. Benne: Petri György interjújával.

Bibliographie complète de György Petri sur cette page hongroise.

Man Ray : le retour à la raison


Film produit et dirigé par Man Ray (1923),
avec Kiki de Montparnasse.

dimanche 4 mai 2008

LES PENTES FABULEUSES






À peine de retour, le rédacteur est déjà reparti pour un dimanche au vert.
Ces interludes rustiques feront patienter.

samedi 3 mai 2008

Ça repart…



Le rédacteur tient à rassurer quelques inquiets : il n'est pas plus mort que Pascal Sevran.
Il tient même une forme olympique.

mercredi 16 avril 2008

Onuma Nemon / LUCERNÉ




Ci-dessus : La Cloaqueuse, L'Amogdale 1, L'Amogdale 2,
trois dessins de Pierre-Alain Lucerné,
parus autrefois dans la revue TXT n°10.
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Ci-dessus : “Certes Lucerné n’y est né pour rien.” Œuvre de Pierre Alain Lucerné. Carré de 10 x 10 cms. Participation à l’exposition “10 x 10 x 15” en 1978, avec Jean-Pierre Bertrand, Philippe Boutibonnes, Gilbert Descossy, Daniel Dezeuze, Claude Viallat, Joël Hubaut, André-Pierre Arnal, Isaac Pomié et quelques autres…
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Pierre-Alain Lucerné est mort le 6 novembre 2007 à Tours. Qui ?!??? La disparition de cet inconnu volontaire n'a de fait trouvé aucune publicité. Combien auront été plus rétifs à l'exhibition ? Ce silence posthume sur sa mort comme sur ce que fut sa vie et comme on dit "son œuvre" s'inscrit dans la ligne de cet incognito farouche qui le distingue, en ces temps où l'absence de scrupules et de vergogne aggrave le ridicule des dynamiques. Néanmoins, la force singulière de cette œuvre et de cette vie ne saurait plus longtemps être tue par les quelques-uns qui savaient. Onuma Nemon, qui fut son ami, est ainsi le premier à lui rendre hommage, sans détour. Restera-t-il le seul ? L. W.-O.

Pierre-Alain Lucerné est devenu fou en plein soleil, en jouant au tennis, une vraie folie Nietzschéenne, dionysiaque, ni obscure ni coupable, dieu incorporé conduisant à l’exaltation. Là-dessus il a rencontré (était-ce une chance ?) le docteur Ferdière qui avait traité Artaud. Et quand Lucerné lui a raconté qu’il avait des files de mots qui se débobinaient sans cesse dans sa tête, jour et nuit, l’autre a presqu’exulté et lui a dit en quelque sorte : “C’est bien, continuez !”

J’ai rencontré Pierre-Alain Lucerné en novembre 1975 sur l’incitation de Christian Prigent, alors que je me trouvais à Tours, pour échapper à cette ville à plus d’un titre nauséuse. Beauté du conflit mondial du schizophrène qui faisait croire qu’on était en guerre avec ces âmes de tuffeau, crayeuses, meringuées, mièvres. À la suite d’une erreur de lecture dans la lettre de Christian, j’avais cru lire au lieu de Lucerné “Lemarrié”, ce qui fit beaucoup rire Lucerné, car s’il était une chose que lui avait bien asséné son thérapeute, c’était “Surtout ne vous mariez pas !”

Du reste, les avantages que Lucerné voyait dans la vie à deux se résumaient, me disait-il, lorsque l’une des deux personnes du couple était malade, à ce que l’autre puisse aller chercher des médicaments à la pharmacie. Il ne me parla jamais de son fils, dont je savais qu’il le voyait régulièrement chaque semaine et ne s’intéressait que de très loin aux enfants de sa compagne d’alors.

Il fit partie des rares à qui je parlais alors de la Cosmologie, jamais montrée à ce jour, et il m’aida même à en définir certains territoires.

Bobines

Donc, Pierre-Alain a laissé débarouler ses suites de mots, ses logographes (proches au début de Dotremont, de Leiris, de bien d’autres…), en constituant de petits carnets : il est devenu Lucarné, pour un temps. Au moins jusqu’aux années 80, si je me souviens bien. Quelques pages de ces carnets ont été reproduites dans la revue TXT.

Il vivait avec Sylvie-Louise Martinais, qui soutenait inconditionnellement son travail. Il habitait un petit logement face à la cathédrale et il semble du reste que la nature des travaux se soit métamorphosée à chaque déménagement. Je me souviens que lorsqu’il habitait près du Parc des Prébendes (“À Tours on ne bande jamais !” disait-il), les carnets ont été réduits, découpés en lanières puis ces lambeaux assemblés à l’aide d’épingles (formant parfois des boucles) en même temps que des déchets ramassés dans la rue, des papiers métallisés de bonbons et les matériaux les plus hétéroclites, le tout composant à la fois des enluminures et ressemblant à des recouvrements par des feuilles de corps d’animaux morts. Animaux absents, donc cénotaphes énormes et remplissant une immense pièce d’atelier.

Il défaisait et refaisait sans cesse ses “sculptures”, dans une pure motilité abstraite et mathématique hors des conventions artistiques, ces “gros bonbons infects”, mais une abstraction pour faire exploser “le carton mâché du langage”. Musique des pulsions, déplacement d’air, théâtre, animaux se dispersant en bandes éparses de mots n’ayant plus de résille ou de filet de trapéziste en plein ciel pour se retenir et se réunifier : des bombes contre les bonbons et frisettes.

La photographie ne pouvait donner qu’une très vague idée de la richesse et de la multiplicité de ces inscriptions en volumes, mais il me demanda alors de faire une série de prises de vues à l’aide d’une chambre linhof format 4 x 5 inches à peu près en 82. Photos dont il me demanda plus tard de céder les droits pour l’ouvrage que devaient éditer François et Mathias Richard de Caméras Animales.

Le fait de faire le point pendant tout un week-end sur des têtes d’épingles eut un résultat d’éblouissement autre que celui de l’écran d’Alexeiev, et me donna une migraine ophtalmique épouvantable, ce que Pierre-Alain prit pour un trait de magie et qui le fit bien rire, car il était depuis très longtemps un “migraineux” chronique, issu de toute une lignée migraineuse, avec un régime alimentaire et quantité de précautions pour éviter les crises qui le prenaient des jours entiers, etc.

En ce temps-là il travaillait beaucoup sur l’histoire de la lettre au Moyen-Âge. Il m’a du reste offert un exemplaire de l’ouvrage de Dragonetti entièrement annoté (recouvert !) de sa main, composé, comme tout ce qu’il écrivait, de renvois de gloses à l’infini, travaillant souvent sur plusieurs langues à la fois : catalan, italien, latin…
À partir de ce moment-là, il a composé aussi des sortes de tableaux, toujours proches de miniatures ou d’enluminures, inspirés aussi bien de Kandinsky que de Fred Deux, dans une vibration entre la page et le volume, et où intervenaient des matériaux d’une hétérogénéité absolue, du genre polyuréthane expansé, contre laquelle même s’insurgeaient les rares plasticiens qui voyaient cela : il y avait une brutalité de l’assemblage et un refus de tout lien ; c’est ce dispositif d’agrégats primaires qui me convenait particulièrement.

L’Encombrement

Était-ce le changement de lieu qui métamorphosait sa production, ou bien n’est-ce pas plutôt qu’il quittait un appartement dès qu’il l’avait complètement envahi ?
C’est cela qui nous avait poussés, aux tout débuts de Tristram, en 86 (l’idée était de Jean-Hubert Gaillot), à proposer à Pierre-Alain de lui louer un appartement et de le “faire visiter” lorsqu’il serait totalement submergé.

Le Refus

Tout le temps que j’ai connu Pierre-Alain, il a refusé avec obstination de participer à des lectures, à des interventions, à des expositions… Ou du moins, même s’il faisait semblant d’accepter, il décommandait cela à la dernière minute, la veille au soir. Parfois même il envoyait des travaux pour une exposition collective et les réclamait immédiatement par le courrier suivant. Tout juste s’il a accepté d’intervenir aux Beaux-Arts de Tours à deux reprises : une fois dans les années 80 et une autre dans les années 90. Mais pour le reste il a toujours envoyé paître les cultureux locaux autant que les plus lointains.

Il acceptait par contre de vraies connivences : toujours présent aux spectacles de Novarina, ou servant de pianiste d’accompagnement pour des lectures de Jean-Luc Parant dans un fameux petit cabaret de Tours : “Le Petit Faucheux”.

En ce qui concerne les expositions personnelles il y eut (avant même les années 80), la tentative avec le musée de l’Art Brut, grâce à Geneviève Roulin venue plusieurs fois à Tours voir ce travail. Il devait y avoir une grande exposition dans la partie “annexe” de l’Art Brut, où tous les travaux devaient être présentés dans des grandes boîtes (en quelque sorte des cercueils). Cette exposition n’était pas du tout une exposition commerciale et n’avait pour but que de faire connaître le travail. Mais Pierre-Alain ne voulait pas de cet exposition “en annexe” parmi des artistes dont la plupart ne lui convenaient guère.

À l’époque Pierre-Alain avait un poste d’assistant-bibliothécaire et devait toucher royalement 4000 F par mois ; il voyait la nécessité de rester dans le Quartier des Pauvres et en même temps d’une “aristocratie du goût” selon Roland Barthes : qu’on puisse servir les meilleures bières à tous (ça convient aujourd’hui !) Il écoutait beaucoup de jazz, Thélénious Monk en particulier, Webern, Varèse, mais aussi beaucoup Satie, Sibelius, Bartok, Britten et Chostakovitch.

Il avait une résistance absolue à toute publication, manifestation ou réalisation de son travail qui faisait partie intégrante de son travail et qu’il ne faudrait pas réduire à une posture névrotique à la façon de ce poussah graisseux dont j’ai oublié le nom et qui pérorait de la sorte : “S’il y a quelque chose qui cloche chez Rimbaud, c’est bien son désintérêt pour son écriture”. Nous avons parlé souvent avec Pierre-Alain de ce “Territoire de l’Inscription” bien distinct des domaines habituels et je crois que le projet de Tristram lui avait plu. S’il n’a pu se concrétiser, c’est parce que Tristram avait à ce moment-là plusieurs autres projets en route, mais j’ai bien l’impression que pour la première fois il y aurait eu les outils adéquats à la saisie de sa pensée, qui puisse travailler les résistances de sa moitié noire.

Il y a eu tous les efforts de Valère Novarina pour lui faire rencontrer un galeriste italien, un collectionneur qui s’intéressait très sincèrement à son travail et qui devait organiser un travail sur lui, qui l’a du reste invité pour un séjour en Italie avec Sylvie-Louise Martinais. Mais la galerie semblait trop exiguë à Pierre-Alain pour pouvoir y développer son travail.

Pour sa malchance il avait accepté de participer en 1982 à l’exposition Muro Torto à Nantes et même de s’y déplacer en voiture. Sur le trajet, aux alentours de La Membrolle, il subit un très grave accident, et la voiture qu’il conduisait fut broyée par un conducteur ivre (et Wagnérien !) qui avait dessiné une sorte de Z fatidique sur la chaussée. Il eut le foie touché ; il fallut enlever la rate éclatée. Au début, lui qui était un grand marcheur, un infatigable promeneur se réjouit de pouvoir “courir comme un dératé”, mais à plus d’une dizaine d’années de ce voyage la conséquence de la splénectomie provoqua (un cas sur mille !) de très graves œdèmes du poumon avec des conséquences cardiaques et immunitaires ; de là sa dépendance respiratoire des derniers temps.

Mais même alors il refusa aussi bien les propositions d’un numéro spécial qui lui était proposé par la revue Mettray (Didier Morin s’étant déplacé dans l’hôpital parisien où il séjournait) ou la revue Fusées, que d’autres projets collectifs.

Le dernier projet auquel nous fûmes quelques-uns à “presque croire” (Prigent eut à peu près la même réflexion que moi : “que ça ne tiendrait jamais jusqu’au bout”) fut celui de Caméras Animales dont l’ouvrage sur Lucerné devait être la première parution et pour lequel les éditeurs avaient demandé une souscription à quelques de ses amis. Je ne prendrai pas le parti aujourd’hui contre ces jeunes éditeurs, car ils m’ont paru se comporter de la façon la plus correcte avec Pierre-Alain, même si des quiproquos ont surgi, bientôt insurmontables.

Il ne faudrait pas oublier aujourd’hui qu’il disait pis que pendre du milieu culturel tourangeau et de tous ceux qui avaient voulu “le courtiser”. Je précise cela car on a vu, notamment à la mort de Jacques Guillot, le fondateur anarchiste du Magasin (devenu depuis un magasin comme les autres), un wagon de veuves noires et d’adorateurs fanatiques en contorsions sur le cercueil. On risque voir débarquer des écrivains de marque “Vampire” aux dents rapiécées, les rois de la gonflette et du comptoir central du caoutchouc, comme disait le regretté Maillot qui les traitait de la même manière ; craignons que ne rappliquent Double-Saucisse et Patachon pleurants, retour d’Irlande avec la vraie canne de Saint Patrick, garçons coiffeurs de la culture aussi bien que grues lettristes pour réclamer l’appropriation du fétiche : j’en donnerais ma lettre à couper !

Orphée mort, quelques Harpyes, et c’est vite Orphenbach ! Musette !

Avec la Kulture, l’Art n’est à l’abri de rien.

Pour lui comme pour Artaud, la canne était un livre au milieu des cendres.

© Onuma Nemon
COMMENTAIRE :
Le catalogue invisible

On connaît un éditeur par les livres qui figurent à son catalogue, mais on le connaîtrait mieux encore si l'on avait le catalogue de ses livres qui ne se sont pas faits, de ses projets de livres qui n'ont pas abouti.

Le livre de Pierre Lucerné est de ceux-ci pour Caméras Animales. 6 mois de travail, de rendez-vous de travail avec l'auteur, rassemblement et agencement de textes et d'images, combat pour trouver les financements, les autorisations et les aides nécessaires, mises en relation, et quand tout est prêt et qu'il n'y a plus qu'à faire la maquette, crise de l'auteur qui annule tout.

Iceberg, soubassement obscur, infini regret, Pierre Lucerné a créé un "livre invisible" chez Caméras Animales, en "cache".

Mathias pour Mathias et François Richard,
Éditions Caméras Animales



LIENS

Le site d'Onuma Nemon.
Onuma Nemon sur publie.net.
Autres contributions d'Onuma Nemon sur La Main de singe en ligne.

La revue TXT dans Le Terrier.

Christian Prigent sur remue.net.

Le site de Valère Novarina.


mardi 15 avril 2008

EXPLORATIONS

Julien Gracq et Benjamin Péret au carrefour étrange.
Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Au carrefour étrange on trouve Jimmy Hendrix, Benjamin Péret, Francis Picabia, des hippies, des scans de magazines vintage, des pin-up et même… Julien Gracq. Dont la coiffure se révèle sous cet angle de vue dégagée très haut derrière les oreilles, quasi néo-punk.



Les crobards et collages du malas blog.


Il faut avoir un peu de temps pour fouiller dans curio+abyss.

dimanche 13 avril 2008

Jérôme Lafargue / FARIBOLES ET VILENIES / 8



Nouvelle chronique de Jérôme Lafargue.


« On ne peut se complaire tout le temps dans les fumisteries. Le monde est si coriace qu’on ne lui échappe jamais longtemps. Cela dit, je pense que le rapport d’une vilenie pour quatre ou cinq fariboles est bien suffisant, afin de se donner l’impression de ralentir le cours de ces choses violentes et impitoyables qui nous submergeront peu à peu »


Timon Lunoilis, sdnl


Petit loup n’aimait pas son surnom, mais pourtant il correspondait à sa nature profonde. Vivre à proximité de cette grande forêt éveillait en lui des pulsions de fuite et de course sur les sentiers. Ses parents s’étaient habitués à ses disparitions soudaines. D’abord inquiets, ils avaient découvert que le gamin connaissait les bois aussi bien qu’eux-mêmes. Ils le laissaient aller, sachant qu’il ne dépasserait pas les limites de sa propre fatigue. Et puis, Petit loup devait se munir d’un portable sophistiqué, afin d’être joint à tout moment. L’aventure était donc écornée par l’intrusion de la modernité, mais c’était quand même de l’aventure.

Petit loup attendit de grandir un peu avant d’affronter le piton rocheux qui surgissait étrangement au beau milieu d’une chênaie. Jusque là, il se bornait à le contourner, ce qui ne l’empêchait pas de l’examiner avec soin. Quand il prit la décision de grimper, il savait quelle voie prendre. Le sommet devait se situer à une quarantaine de mètres du sol, et dépassait donc les plus élevés des chênes. La roche était d’un blanc tirant sur le gris, bosselée, et présentait par bonheur des prises faciles. Petit loup s’aida de ses mains dès l’entame, et débuta son ascension. Il avait pris soin de prendre une gourde, attachée à sa ceinture. Toutes les cinq minutes, il se collait à la paroi pour se désaltérer. Bien que le soleil du matin ne fût pas très puissant, adouci de surcroît par les feuillages qui ombraient encore le pic, il tenait à s’hydrater le plus souvent possible. Parvenu à quelques mètres du but, il découvrit la partie jusqu’alors cachée par les arbres. Désappointé, il constata que la voie qu’il avait choisie se terminait par un renflement abrupt. Sans pitons ni corde, il ne pouvait le franchir. Bien que fatigué, il se refusa cependant à rebrousser chemin. Sa casquette le protégeait de la lumière et des rayons maintenant à nu, et il commença à contourner l’obstacle, espérant trouver un passage plus commode. Il désespérait lorsque enfin il avisa une coulée finale qui ne présentait pas de difficultés. Les jambes écorchées par les aspérités, il la franchit sans encombres pour déboucher sur une minuscule esplanade caillouteuse et herbue.

Ce qu’il voulait c’était planter un petit drapeau de sa confection, peut-être graver son nom et une date sur un rocher, puis se repaître de la vue panoramique. Mais ce qu’il découvrit le laissa pantois. Une tente fatiguée recouvrait une bonne partie du sol. A une cinquantaine de centimètres d’elle, accroupi et les traits du visage congestionnés, un homme semblait déféquer dans une latrine sauvage. « Bon sang, même ici on peut pas être tranquille !? », lança-t-il à la vue de Petit loup. Ce dernier ne mit pas longtemps à reprendre et son souffle et ses esprits. Poussant un cri de guerre, il se précipita sur le zigoto et lui planta son drapeau sur la tête.
© Jérôme Lafargue

vendredi 11 avril 2008

Romain Verger MORTES TRANCHÉES journal 11

Ci-dessus : "Ciel", photo par R. Verger ©, 2008
Cliquer dessus pour l'agrandir.

Suite du feuilleton-journal de Romain Verger.

Tuyau : Romain Verger était mardi 8 avril l'invité de Pascale Casanova, dans les
Mardis-Littéraires de France-Culture, pour son roman Grande Ourse récemment publié par les éditions Quidam. On peut réentendre cette émission pendant huit jours en cliquant ici.



29/02/2008

Au fil des jours et des semaines, les spams se sont multipliés dans ma boîte de courrier électronique. Les messages publicitaires envahissent l'écran. Le système est atteint à cœur. J'ai pourtant tout bloqué, mais ça ne suffit plus. Les fenêtres surgissent en recouvrant la principale, s'ouvrent sur d'autres qui se dédoublent à leur tour, essaiment leurs pages et leurs encarts clignotants aux quatre coins de l'écran. J'ai un temps cru à un signe venu de l'au-delà par ligne asymétrique numérique de feu René Magritte. Mais on l'aura compris : il ne s'agit ni d'un phénomène spirite, moins encore d'un mandala, ni même d'envois hasardeux. Loin s'en faut. Leur ciblage est rodé et bien connu désormais : ils se basent sur le comportement passé de l'internaute, mémorisant ses navigations, les rubriques qu'il consulte, analysant son historique, ils tracent ses clics, ses requêtes. Et d'en déduire un profil d'intérêts constatés. J'ai beau bloquer systématiquement les cookies, le mouchard se déplace, change de forme, se rend au besoin invisible, se démultiplie. J'ai longtemps été observé, depuis le premier épisode de ce feuilleton sans doute, puis élu en phase de qualification, pour être ensuite reconnu sur tel ou tel site ou réseau. Alors il ne leur reste plus qu'à me soumettre des messages publicitaires adaptés et personnalisés. Je m'en suis rendu définitivement compte hier lorsque, téléphonant à Guillaume, nous avons fait un test, visitant les mêmes pages au même moment. Or, le contenu des publicités qui nous étaient proposées était bien différent : pour lui, l'archéologue, on proposait des livres d'histoires, des essais, des abonnements à des journaux très sérieux. Que du culturel. Quant à moi, ça continuait : les armes, les munitions, les tenues de camouflage… Des annonces pour Beretta Silver Pigeon, Verney-Carron, des fusils gravés à double détente qui savent vous tomber sur l'épaule pour assurer le tableau ; des armes dont la superbe bascule et l'ajustage irréprochable feront de vous un tireur accompli. Des crochets taillés dans la masse du canon, des visées ouvertes à fibres optiques. Oh, ce n'est pas une arme de débutant, savent-ils vous flatter… mais celle d'une vie qu'on transmet généreusement à ses héritiers, le respect d'un artisanat séculaire, noble et authentique. Du lourd, du fiable, du solide et de la séduction. Et comme si ça ne suffisait pas -- c'est qu'il faut les nourrir ces bestiaux -- avec l'Oryx de Norma ou l'Accubond de Nosler. Il s'en faudrait de peu que tous ces noms ne me fassent tourner la tête, qu'avec de tels arguments, mes vieux démons poétiques ne se réveillent. Comment ne pas s'émouvoir d'une bourre à jupe et godet, d'une grenaille extra-durcie à gerbe régulière, de son blindage si fin et galbé, de cette matière faussement inerte qui s'évase à l'impact, tant dans les zones molles du foie ou du poumon que dans celles, dures, des gros muscles, traversant l'animal comme un corps de plume sans se fixer en lui. Alors le sang s'écoule, traçant son agonie dans les feuilles. Il n'est plus qu'à la pister jusqu'au corps effondré.

*

« Il voyait en rêve l'acier bleu de l'arme, son fût de noyer, les feuilles de houx gravées dans le métal. Qu'elle était donc légère, douce à la main, et plus merveilleuse que tous les jouets ! Dans l'obscurité de son canon, les rainures brillaient en spirales d'argent. Lorsqu'on l'armait, elle claquait sèchement, comme si la certitude même eût pris la parole pour emplir le cœur de joie. On pouvait affiner la détente au moyen d'un déclic - et alors, il semblait qu'une pensée suffît à déclencher le coup. Que ce joyau, que cette merveille contînt aussi la destinée et la mort : c'était là, certes là, certes, ce qui passait toute imagination. Richard sentait que sa possession donnerait à son être l'achèvement, lui ferait subir une métamorphose totale. Avant de s'endormir, à la manière des songes lucides, il se voyait parfois dans la forêt, avec elle - non qu'il voulût tirer, ce n'était pas la question, mais rien que se promener dans la nature en sa compagnie, comme avec une amante. Il lui revenait alors en mémoire un dicton qu'il avait lu au flanc d'une vieille cruche dont son père se servait parfois : « Toi et moi, tous les deux, / C'est assez pour être heureux. » ». Ernst Jünger, La chasse au sanglier.

À suivre
© Romain Verger

jeudi 10 avril 2008

"On ne découvre jamais un auteur, il se découvre lui-même…"




Jean Paulhan interviewé par Pierre Dumayet : "On ne découvre jamais un auteur, il se découvre lui-même…"