Pierre-Alain Lucerné est mort le 6 novembre 2007 à Tours. Qui ?!??? La disparition de cet inconnu volontaire n'a de fait trouvé aucune publicité. Combien auront été plus rétifs à l'exhibition ? Ce silence posthume sur sa mort comme sur ce que fut sa vie et comme on dit "son œuvre" s'inscrit dans la ligne de cet incognito farouche qui le distingue, en ces temps où l'absence de scrupules et de vergogne aggrave le ridicule des dynamiques. Néanmoins, la force singulière de cette œuvre et de cette vie ne saurait plus longtemps être tue par les quelques-uns qui savaient. Onuma Nemon, qui fut son ami, est ainsi le premier à lui rendre hommage, sans détour. Restera-t-il le seul ? L. W.-O.Pierre-Alain Lucerné est devenu fou en plein soleil, en jouant au tennis, une vraie folie Nietzschéenne, dionysiaque, ni obscure ni coupable, dieu incorporé conduisant à l’exaltation. Là-dessus il a rencontré (était-ce une chance ?) le docteur Ferdière qui avait traité Artaud. Et quand Lucerné lui a raconté qu’il avait des files de mots qui se débobinaient sans cesse dans sa tête, jour et nuit, l’autre a presqu’exulté et lui a dit en quelque sorte : “C’est bien, continuez !”
J’ai rencontré Pierre-Alain Lucerné en novembre 1975 sur l’incitation de Christian Prigent, alors que je me trouvais à Tours, pour échapper à cette ville à plus d’un titre nauséuse. Beauté du conflit mondial du schizophrène qui faisait croire qu’on était en guerre avec ces âmes de tuffeau, crayeuses, meringuées, mièvres. À la suite d’une erreur de lecture dans la lettre de Christian, j’avais cru lire au lieu de Lucerné “Lemarrié”, ce qui fit beaucoup rire Lucerné, car s’il était une chose que lui avait bien asséné son thérapeute, c’était “Surtout ne vous mariez pas !”
Du reste, les avantages que Lucerné voyait dans la vie à deux se résumaient, me disait-il, lorsque l’une des deux personnes du couple était malade, à ce que l’autre puisse aller chercher des médicaments à la pharmacie. Il ne me parla jamais de son fils, dont je savais qu’il le voyait régulièrement chaque semaine et ne s’intéressait que de très loin aux enfants de sa compagne d’alors.
Il fit partie des rares à qui je parlais alors de la
Cosmologie, jamais montrée à ce jour, et il m’aida même à en définir certains territoires.
BobinesDonc, Pierre-Alain a laissé débarouler ses suites de mots, ses logographes (proches au début de Dotremont, de Leiris, de bien d’autres…), en constituant de petits carnets : il est devenu Lucarné, pour un temps. Au moins jusqu’aux années 80, si je me souviens bien. Quelques pages de ces carnets ont été reproduites dans la revue
TXT.
Il vivait avec Sylvie-Louise Martinais, qui soutenait inconditionnellement son travail. Il habitait un petit logement face à la cathédrale et il semble du reste que la nature des travaux se soit métamorphosée à chaque déménagement. Je me souviens que lorsqu’il habitait près du Parc des Prébendes (“À Tours on ne bande jamais !” disait-il), les carnets ont été réduits, découpés en lanières puis ces lambeaux assemblés à l’aide d’épingles (formant parfois des boucles) en même temps que des déchets ramassés dans la rue, des papiers métallisés de bonbons et les matériaux les plus hétéroclites, le tout composant à la fois des enluminures et ressemblant à des recouvrements par des feuilles de corps d’animaux morts. Animaux absents, donc cénotaphes énormes et remplissant une immense pièce d’atelier.
Il défaisait et refaisait sans cesse ses “sculptures”, dans une pure motilité abstraite et mathématique hors des conventions artistiques, ces “gros bonbons infects”, mais une abstraction pour faire exploser “le carton mâché du langage”. Musique des pulsions, déplacement d’air, théâtre, animaux se dispersant en bandes éparses de mots n’ayant plus de résille ou de filet de trapéziste en plein ciel pour se retenir et se réunifier : des bombes contre les bonbons et frisettes.
La photographie ne pouvait donner qu’une très vague idée de la richesse et de la multiplicité de ces inscriptions en volumes, mais il me demanda alors de faire une série de prises de vues à l’aide d’une chambre linhof format 4 x 5 inches à peu près en 82. Photos dont il me demanda plus tard de céder les droits pour l’ouvrage que devaient éditer François et Mathias Richard de
Caméras Animales.
Le fait de faire le point pendant tout un week-end sur des têtes d’épingles eut un résultat d’éblouissement autre que celui de l’écran d’Alexeiev, et me donna une migraine ophtalmique épouvantable, ce que Pierre-Alain prit pour un trait de magie et qui le fit bien rire, car il était depuis très longtemps un “migraineux” chronique, issu de toute une lignée migraineuse, avec un régime alimentaire et quantité de précautions pour éviter les crises qui le prenaient des jours entiers, etc.
En ce temps-là il travaillait beaucoup sur l’histoire de la lettre au Moyen-Âge. Il m’a du reste offert un exemplaire de l’ouvrage de Dragonetti entièrement annoté (recouvert !) de sa main, composé, comme tout ce qu’il écrivait, de renvois de gloses à l’infini, travaillant souvent sur plusieurs langues à la fois : catalan, italien, latin…
À partir de ce moment-là, il a composé aussi des sortes de tableaux, toujours proches de miniatures ou d’enluminures, inspirés aussi bien de Kandinsky que de Fred Deux, dans une vibration entre la page et le volume, et où intervenaient des matériaux d’une hétérogénéité absolue, du genre polyuréthane expansé, contre laquelle même s’insurgeaient les rares plasticiens qui voyaient cela : il y avait une brutalité de l’assemblage et un refus de tout lien ; c’est ce dispositif d’agrégats primaires qui me convenait particulièrement.
L’EncombrementÉtait-ce le changement de lieu qui métamorphosait sa production, ou bien n’est-ce pas plutôt qu’il quittait un appartement dès qu’il l’avait complètement envahi ?
C’est cela qui nous avait poussés, aux tout débuts de
Tristram, en 86 (l’idée était de Jean-Hubert Gaillot), à proposer à Pierre-Alain de lui louer un appartement et de le “faire visiter” lorsqu’il serait totalement submergé.
Le RefusTout le temps que j’ai connu Pierre-Alain, il a refusé avec obstination de participer à des lectures, à des interventions, à des expositions… Ou du moins, même s’il faisait semblant d’accepter, il décommandait cela à la dernière minute, la veille au soir. Parfois même il envoyait des travaux pour une exposition collective et les réclamait immédiatement par le courrier suivant. Tout juste s’il a accepté d’intervenir aux Beaux-Arts de Tours à deux reprises : une fois dans les années 80 et une autre dans les années 90. Mais pour le reste il a toujours envoyé paître les cultureux locaux autant que les plus lointains.
Il acceptait par contre de vraies connivences : toujours présent aux spectacles de Novarina, ou servant de pianiste d’accompagnement pour des lectures de Jean-Luc Parant dans un fameux petit cabaret de Tours :
“Le Petit Faucheux”.
En ce qui concerne les expositions personnelles il y eut (avant même les années 80), la tentative avec le musée de l’Art Brut, grâce à Geneviève Roulin venue plusieurs fois à Tours voir ce travail. Il devait y avoir une grande exposition dans la partie “annexe” de l’Art Brut, où tous les travaux devaient être présentés dans des grandes boîtes (en quelque sorte des cercueils). Cette exposition n’était pas du tout une exposition commerciale et n’avait pour but que de faire connaître le travail. Mais Pierre-Alain ne voulait pas de cet exposition “en annexe” parmi des artistes dont la plupart ne lui convenaient guère.
À l’époque Pierre-Alain avait un poste d’assistant-bibliothécaire et devait toucher royalement 4000 F par mois ; il voyait la nécessité de rester dans le Quartier des Pauvres et en même temps d’une “aristocratie du goût” selon Roland Barthes : qu’on puisse servir les meilleures bières à tous (ça convient aujourd’hui !) Il écoutait beaucoup de jazz, Thélénious Monk en particulier, Webern, Varèse, mais aussi beaucoup Satie, Sibelius, Bartok, Britten et Chostakovitch.
Il avait une résistance absolue à toute publication, manifestation ou réalisation de son travail qui faisait partie intégrante de son travail et qu’il ne faudrait pas réduire à une posture névrotique à la façon de ce poussah graisseux dont j’ai oublié le nom et qui pérorait de la sorte : “S’il y a quelque chose qui cloche chez Rimbaud, c’est bien son désintérêt pour son écriture”. Nous avons parlé souvent avec Pierre-Alain de ce “Territoire de l’Inscription” bien distinct des domaines habituels et je crois que le projet de Tristram lui avait plu. S’il n’a pu se concrétiser, c’est parce que Tristram avait à ce moment-là plusieurs autres projets en route, mais j’ai bien l’impression que pour la première fois il y aurait eu les outils adéquats à la saisie de sa pensée, qui puisse travailler les résistances de sa moitié noire.
Il y a eu tous les efforts de Valère Novarina pour lui faire rencontrer un galeriste italien, un collectionneur qui s’intéressait très sincèrement à son travail et qui devait organiser un travail sur lui, qui l’a du reste invité pour un séjour en Italie avec Sylvie-Louise Martinais. Mais la galerie semblait trop exiguë à Pierre-Alain pour pouvoir y développer son travail.
Pour sa malchance il avait accepté de participer en 1982 à l’exposition
Muro Torto à Nantes et même de s’y déplacer en voiture. Sur le trajet, aux alentours de La Membrolle, il subit un très grave accident, et la voiture qu’il conduisait fut broyée par un conducteur ivre (et Wagnérien !) qui avait dessiné une sorte de Z fatidique sur la chaussée. Il eut le foie touché ; il fallut enlever la rate éclatée. Au début, lui qui était un grand marcheur, un infatigable promeneur se réjouit de pouvoir “courir comme un dératé”, mais à plus d’une dizaine d’années de ce voyage la conséquence de la splénectomie provoqua (un cas sur mille !) de très graves œdèmes du poumon avec des conséquences cardiaques et immunitaires ; de là sa dépendance respiratoire des derniers temps.
Mais même alors il refusa aussi bien les propositions d’un numéro spécial qui lui était proposé par la revue
Mettray (Didier Morin s’étant déplacé dans l’hôpital parisien où il séjournait) ou la revue
Fusées, que d’autres projets collectifs.
Le dernier projet auquel nous fûmes quelques-uns à “presque croire” (Prigent eut à peu près la même réflexion que moi : “que ça ne tiendrait jamais jusqu’au bout”) fut celui de
Caméras Animales dont l’ouvrage sur Lucerné devait être la première parution et pour lequel les éditeurs avaient demandé une souscription à quelques de ses amis. Je ne prendrai pas le parti aujourd’hui contre ces jeunes éditeurs, car ils m’ont paru se comporter de la façon la plus correcte avec Pierre-Alain, même si des quiproquos ont surgi, bientôt insurmontables.
Il ne faudrait pas oublier aujourd’hui qu’il disait pis que pendre du milieu culturel tourangeau et de tous ceux qui avaient voulu “le courtiser”. Je précise cela car on a vu, notamment à la mort de Jacques Guillot, le fondateur anarchiste du
Magasin (devenu depuis un magasin comme les autres), un wagon de veuves noires et d’adorateurs fanatiques en contorsions sur le cercueil. On risque voir débarquer des écrivains de marque “Vampire” aux dents rapiécées, les rois de la gonflette et du comptoir central du caoutchouc, comme disait le regretté Maillot qui les traitait de la même manière ; craignons que ne rappliquent Double-Saucisse et Patachon pleurants, retour d’Irlande avec la vraie canne de Saint Patrick, garçons coiffeurs de la culture aussi bien que grues lettristes pour réclamer l’appropriation du fétiche : j’en donnerais ma lettre à couper !
Orphée mort, quelques Harpyes, et c’est vite Orphenbach ! Musette !
Avec la Kulture, l’Art n’est à l’abri de rien.
Pour lui comme pour Artaud,
la canne était un livre au milieu des cendres.
© Onuma Nemon
COMMENTAIRE :
Le catalogue invisible
On connaît un éditeur par les livres qui figurent à son catalogue, mais on le connaîtrait mieux encore si l'on avait le catalogue de ses livres qui ne se sont pas faits, de ses projets de livres qui n'ont pas abouti.Le livre de Pierre Lucerné est de ceux-ci pour Caméras Animales. 6 mois de travail, de rendez-vous de travail avec l'auteur, rassemblement et agencement de textes et d'images, combat pour trouver les financements, les autorisations et les aides nécessaires, mises en relation, et quand tout est prêt et qu'il n'y a plus qu'à faire la maquette, crise de l'auteur qui annule tout. Iceberg, soubassement obscur, infini regret, Pierre Lucerné a créé un "livre invisible" chez Caméras Animales, en "cache".Mathias pour Mathias et François Richard,
Éditions Caméras Animales