samedi 13 février 2016

The Dark Night of the Soul







"Sur les quais, dans toute une boite pleine de romans policiers anglais, je trouve un Saint-Jean-de-La-Croix en format de poche ! C'est, je pense, à cause du titre : The Dark Night of the Soul. Il est vrai aussi que la couverture en était trop voyante et que la confusion était possible, sinon inévitable."

Cioran, Cahiers

mercredi 3 février 2016

"Dans les gémissements de l'eau captive et torturée…"




" Selon une légende estonienne que cite Grimm, "le vieux Dieu, quand les hommes trouvèrent leur demeure trop étroite, résolut de les disperser par toute la terre, et de donner à chaque nation sa propre langue. En conséquence, il mit sur le feu un chaudron d'eau, ordonnant aux diverses races de s'en approcher, chacune à son tour, et de choisir les sons qui leur convenaient dans les gémissements de l'eau captive et torturée."

Max Müller, cité par Cioran dans ses Cahiers.


mardi 2 février 2016

Ainsi parlait l'ange Bernhard…


Thomas Bernhard prenant son envol au Néo-Mexique


« Je veux entendre la langue des poissons 
et le langage du vent, 
le même que le langage des anges. »

Thomas Bernhard

jeudi 28 janvier 2016

"Comme une bouse"


"Je m'étends, comme une bouse, sur toutes les vérités… Elles en deviennent confortables et flasques. Cette molle philosophie me plaît."
Cioran, Le Pour et le Contre

"Alone in this room"






" I am alone in this room as the 
world washes over me.
I sit and wait and wonder.
I have a terrible taste in my mouth
as I sit and wait in this room.
I can no longer see the walls.
everything has changed into something else.
I cannot joke about this,
I cannot explain this as
the world washes over me.
I don’t care if you believe me because
I’ve lost interest in that too.
I am in a place where I have never been before.
I am alone in a different place that
does not include other faces,
other human beings.
it is happening to me now
in a space within a space as
I sit and wait alone in this room. "



Charles Bukowski

mercredi 27 janvier 2016

Ce quiproquo de l'amitié



Une heure à tuer avec une pièce vraiment cruelle de Nathalie Sarraute,
et pour l'impeccable Jean-Louis Trintignant. Ah l'amitié ! 



Depuis que je l'ai reçu, il y a pile une semaine, On ne meurt pas de chagrin, le nouveau livre de Frédéric Schiffter ne m'a pas quitté. Je l'ai lu illico d'une traite et de suite relu en prenant tout mon temps. Il m'a réjoui au plus haut point, et tout autant remué. Il m'a aussi porté chance (je raconterai peut-être ça). Je reparlerai bientôt ici de ce livre autobiographique singulier et de son auteur, que je lis et relis depuis bientôt vingt ans et tiens, avec Clément Rosset, pour un contemporain majeur. Sur le rayon des écrivains qui comptent à mes yeux (impitoyables !), je le range, à portée de main, entre Cioran et Paul Léautaud, et à quelques centimètres de Georges Perros et William Hazlitt.
Mais d'ores et déjà, je pirate un extrait féroce de son livre, qu'illustre parfaitement la cruelle petite pièce de Nathalie Sarraute, Pour un oui ou pour un non, quant à ce sujet qui fâche et que peu osent aborder aussi franchement : le quiproquo de l'amitié.
L. Watt-Owen

"Sans me tenir en permanence sur mes gardes, je ne m'aveugle pas sur le sentiment de l'amitié. Je ferme les yeux sur sa fausse grandeur par nécessité sociale. Il serait plus digne de nous passer de nos semblables et de nous abstenir de jouer avec nombre d'entre eux la comédie de l'affection. Mais le dieu qui nous a créés s'est amusé à nous rendre dépendants les uns des autres, incapables de vivre sans tisser entre nous des liens que nous entretenons avec peine et souvent à contrecœur. Les affinités entre deux amis ne suffisent pas à entretenir leur relation. S'ils en sondaient le réel contenu, ils découvriraient qu'elles reposent sur un quiproquo. Ils le savent mais refusent de se l'avouer. À part le vague désir de partager, ils ne partagent pas grand-chose — d'où la nécessité de surestimer la nature de leur fictive sensibilité commune ou d'en appeler à l'ancienneté de leur relation afin de mieux supporter leurs petites antipathies qui s'affirment avec les années. Mais quand vient le temps où, dès qu'il se retrouvent, ils s'irritent plus qu'ils ne s'apprécient, leur amitié est morte, même s'ils se donnent un délai pour l'admettre. Ou ils s'épargneront l'épreuve frontale de la rupture — comme on sursoit à une opération chirurgicale jugée peu urgente —, ou ils ne chercheront pas à l'éviter. "

Frédéric Schiffter, On ne meurt pas de chagrin
Flammarion, janvier 2016

mardi 26 janvier 2016

Georges Perros in vivo : "Être seul, et l'accepter…"





"Georges au Sporting" un documentaire radiophonique de Yann Paranthoen (1983). from Médiathèque Georges-Perros on Vimeo.



Georges Perros lit Armand Robin. from Médiathèque Georges-Perros on Vimeo.


" Le fait même de se montrer sans cesse aux autres avec le masque de celui que l'on voudrait être nous fait perdre l'envie d'être véritablement celui-là et de travailler à le devenir.


L'écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n'existons plus pour personne. 


La paresse est sans doute la plus difficile, la plus fatigante façon d'être qui soit.

Le maximum de simplicité va avec le maximum de difficulté quant à soi-même. Être simple n'est pas simple, voilà la gageure. Je n'ai pas rencontré d'individus simples. Et parmi les moins doués, ceux qui disent l'être.

La discipline, c'est d'aimer ce qu'on aime. 

Il y a pire que la modestie. C'est la peur de l'orgueil.

La déception, c'est d'être cru. Même quand on dit la vérité. Surtout.

Ce qu'on est, c'est ce qu'on pense involontairement, et qui nous guide au moment où nous nous croyions perdus. Pensées-oiseaux.

Avoir de l'esprit, c'est proprement ne pas savoir ce qu'on va dire dans cinq minutes.

On peut avoir du génie et être un imbécile. Le contraire est impossible.

C'est une erreur - plaisante à entretenir - de croire qu'on peut faire beaucoup de peine, engager la durée dans le chagrin, comme de croire qu'on peut faire beaucoup de plaisir à autrui. Il y a les sots, qui se suicident pour un bonjour négligé. Les indifférents, qui s'en moquent. Il y a surtout ce qui se passe, et ne peut se passer que dans la solitude, qui n'est rien d'autre que la crête suprême de la Pyramide homme ; dont nous sommes le dernier signe concret. Être seul, et l'accepter ; c'est assumer une harmonie indispensable et près de se rompre perpétuellement par un retrait, une défaillance durable. " 

Georges Perros, Papiers collés



vendredi 15 janvier 2016

Nicolas Bouvier in vivo




PF1139 Nicolas Bouvier - Ecrivain voyageur from Films Plans-Fixes on Vimeo.
"J'ai voyagé comme un escargot, j'ai écrit comme un escargot et les lecteurs se sont mis à me lire comme des escargots…" (extrait de l'entretien ci-dessus)


Récemment mis en ligne par Plans-Fixes,
cet entretien formidable avec Nicolas Bouvier, chez lui.


"Nous ne comprenons la simplicité que quand le cœur se brise."
Nicolas Bouvier

mardi 12 janvier 2016

"La nuit est une sœur"


Les pires de nos chagrins sont peut-être ceux que l'on ne s'est pas montré digne d'éprouver.
L. W.-O.

In memoriam"La" Manu, morte à Noël, à l'âge de 57 ans.

"Toi par dehors, moi par dedans,
posons le front doucement
contre la vitre et coulent nos pleurs également,
la nuit est une sœur.

Timides derrière tes
épaules, lune et vent s'impatientent,
ils veulent allumer ton sourire,
ils veulent sécher ta joue
avant même que tu y penses.

Derrière moi, dans la sombre lueur
des bougies de l'amour aux âpres coulures,
s'angoisse la pauvre chambre,
quelque chose cherche à saisir mon cœur
et me fait trembler.

Vois, toi aussi tu relèves maintenant le front
pour me fuir, moi qu'on a touchée, —
dehors tombe la dernière poire
du haut de la branche alourdie de pluie ;
mon plancher craque.

Pourtant je n'ose me tourner,
les pleurs s'étranglent dans ma gorge,
et les larmes qui m'aveuglent
coulent pour l'âme de l'aimé
qui veille avec la mienne."

Christine Lavant
Les Étoiles de la faim
traduction C. et N. Gascuel
Orphée / La Différence

"There is no escape…"






"LE TAXI : — Où allez-vous ?
LE DÉPRESSIF : — Où vous voudrez !"

Clément Rosset
Didier Raymond
Jean-Charles Fitoussi
La folie sans peine

samedi 26 décembre 2015

Pièce comique en une phrase


"Sujet de pièce : la chance fait enfin son apparition."

Emmanuel Bove
Journal
22 avril 1939

vendredi 25 décembre 2015

Drrriiinnnggg… Drrriiinnnggg… Drrriiinnnggg !!!!!!!!


" Tout misanthrope, si sincère soit-il, rappelle par moments ce vieux poète cloué au lit et complètement oublié, qui, furieux contre ses contemporains, avait décrété qu'il ne voulait plus en recevoir aucun. Sa femme, par charité, allait sonner de temps en temps à la porte."
Cioran, De L'inconvénient d'être né


mercredi 23 décembre 2015

"Je suis Thomas Bernhard !" (Et mon cul, c'est du poulet ?)






Cliquer sur les images pour lire

Sinistres et grotesques pédagogues, sinistres et grotesques gens de théâtre, sinistres et grotesques agents moraux, sinistres et grotesques communicants festifs, sinistre et grotesque public…
Alors que je relis L'Enfant et L'Origine pour la énième fois, je tombe par hasard en ligne sur cet effarant et éloquent "Dossier pédagogique" consacré à Thomas Bernhard. 

Malgré la concurrence des myriatonnes de conneries écrites à propos de Thomas Bernhard, ces crétins battent ici un record qui mérite distinction. Voici venue l'époque du "Je suis Thomas Bernhard".

"Guillaume Gallienne, c'est Thomas Bernhard !" ?????
Et mon cul, c'est du poulet ?


"Comme Thomas Bernhard a grandit (sic !!!!!!) à travers le souhait de son grand-père de faire de lui un artiste accompli, Guillaume Gallienne s’est construit selon le désir profond de sa mère d’avoir une fille. Tous deux ont en fait vécu leur jeunesse par procuration avec un proche et l’on (re-sic !!!!) exprimé dans une de leur création artistique (re-re-sic !!!!)."


Ci-dessus, des "captures" des passages les plus aberrants. 

Du fond du ciel où il est effectivement devenu l'ange qu'il était sûr de devenir, retentissent le fou rire et les applaudissements de Thomas Bernhard. 
L. W.-O.


On pourrait s'amuser à poursuivre la série :

"Karim Benzema, c'est Thomas Bernhard !"
"Claire Chazal, c'est Thomas Bernhard !"
"Les Guignols, c'est Thomas Bernhard !"
"Les Enfoirés, c'est Thomas Bernhard !"
"Johnny, c'est Thomas Bernhard !"
"Christian Estrosi, c'est Thomas Bernhard !"
"Les Ch'tis, c'est Thomas Bernhard !"
"Michel Onfray, c'est Thomas Bernhard !"
"Robert Ménard, c'est Thomas Bernhard !"
"Laurent Ruquier, c'est Thomas Bernhard !"
"Joséphine ange gardien, c'est Thomas Bernhard !"
"Charlie, c'est Thomas Bernhard !"
"Le Bataclan, c'est Thomas Bernhard !"
"Dodo la Saumure, c'est Thomas Bernhard !"
"Téléphone, c'est Thomas Bernhard !"
"Le Paquet neutre, c'est Thomas Bernhard !"
"Les Toilettes sèches, c'est Thomas Bernhard !"
"L'Uberisation, c'est Thomas Bernhard !"
"Boris Cyrulnik, c'est Thomas Bernhard !"
"Bernard Tapie, c'est Thomas Bernhard !"
"Vivement dimanche, c'est Thomas Bernhard !"
"Norauto, c'est Thomas Bernhard !"
"Nabila, c'est Thomas Bernhard !""
"Le Sextoy, c'est Thomas Bernhard !"
"L'État d'urgence, c'est Thomas Bernhard !"
"Das Auto, c'est Thomas Bernhard !"
"Le Vivre-Ensemble, c'est Thomas Bernhard !"
"Les Français, c'est Thomas Bernhard !"
"Les Voisins Vigilants, c'est Thomas Bernhard !"

und so weiter…



mardi 22 décembre 2015

Strictement rien…




On me demande ce qui m'arrive, ce que je peux bien faire…

Il ne m'arrive strictement rien, puisque je m'y ingénie.
Je ne fais strictement rien.
Je ne change strictement rien à mes bonnes vieilles habitudes, qui sont la garantie de mon confort.
Comme tout le reste de l'année, j'hiberne.
Je me tiens, dans ma tanière, le plus loin possible de tout et de tous. Je calfeutre mon incognito, renforce l'étanchéité de mon terrier, chasse toute lubie de projet et de programme, je m'épargne toute obligation, renâcle d'avance au moindre déplacement et me tiens, sans plus aucune notion du temps ni sens de la durée, le cul sur ma chaise ou vautré sur mon canapé.
Parmi la luxuriance de mon jardin d'hiver, sous des horloges sans piles, des calendriers périmés, des images idiotes, et des murs de livres en vrac, je fume, je roupille, je lis, je regarde dans le vide, je dorlote mes bobos et contiens mes hantises, je chéris mon ennui, je chouchoute ma flemme incurable, je m'empiffre par boites entières de Ferrero Rocher offerts par une fée, je roule des cigarettes et enfume mon hypermnésie, j'apprivoise mes démons, je cultive ma nostalgie, je fais la planche dans le trou à merde, je parle à la mouche solitaire qui est mon seul témoin et la menace vainement avec le Schopenhauer quand elle me tourne autour et vient me chatouiller, je la loupe volontairement à chaque fois mais en revanche j'extermine avec le Schopenhauer la moindre idée qui me titille, je contiens la nausée que me causent mes contemporains, et me félicite de ne plus donner dans le panneau d'aucune comédie, même plus les miennes,  etc…
Je vis sans témoins ni mouchards. Je me refuse à mener quelque chose comme une existence. En somme, comme en témoigne avec éloquence, alignée en équilibre sur un rayon plus poussiéreux que les autres, la cinquantaine de beaux carnets offerts chaque année pour y tenir une sorte de journal intime, je mène la belle vie : ils sont tous vierges car elle ne saurait y être plus scrupuleusement consignée, d'avance.
Quand cela me chante je relis, ces jours, Nicolas Bouvier, Henri Calet et Robert Walser. J'ai ressorti en me frottant les mains les chroniques de Jacques Perret. La factrice doit me livrer un Bove. Sinon, les yeux fermés, j'écoute en boucle What a difference a day made, What are you doing the rest of your life et Ces petits riens. 

L. W.-O.













dimanche 20 décembre 2015

Recoller les morceaux


"Je vadrouille autour de mon passé, j'en ramasse, ici et là, de menus morceaux, il en traîne un peu partout, je tâche à le reconstituer, comme si l'on pouvait exister une fois de plus…"

Henri Calet, Le Tout sur le tout

mercredi 2 décembre 2015

Mal barré

Image via  Frozen Forest

"Je me suis lancé dans la vie avec une voie d'eau dans la cale dès le début."
Kierkegaard

lundi 30 novembre 2015

S'en sortir !




« S'il y avait une sortie, je l'aurais trouvée.

Je ne suis pas plus bête qu'un autre. »


Cioran, Entretien TV (1973) avec C. Bussy


jeudi 26 novembre 2015

"Je suis l'anti-narrateur typique…"
















Click to enlarge


Thomas Bernhard 
dans le film
3 Tage / 3 Jours
de Ferry Raddax
(Captures d'écran par L. W.-O.)

dimanche 22 novembre 2015

Fluctuat nec mergitur


Le tir dans Paris / Alfred Jarry





"Casque d'Or ? Une sale bonne femme !"


" La plupart des journaux ont décrit, sur des informations inexactes, ce qu’ils ont appelé « la vendetta de Charonne », laquelle se serait exercée au sujet d’une jeune femme surnommée Casque d’Or.
Nous trouvant copieusement informé, notre amour de la vérité nous reprocherait de ne point rétablir les faits.
Ce n’est pas la première fois que la presse aura « pris le Pirée pour un homme » ; mais nous ne nous expliquons pas cette dernière erreur grossière. Le « Casque d’Or » est une manifestation sportive bien connue, une « coupe », une épreuve dans le genre du « Bol d’Or », avec cette différence que le Bol d’Or est une course vélocipédique et le Casque d’Or une sorte de « poule » au couteau et au revolver.
Ajoutons que, sur une pétition de plusieurs sociétés de tempérance, à la coupe traditionnelle, regrettable encouragement à l’ivrognerie, a été substituée, comme prix, une jeune femme, choisie pour sa beauté et le précieux éclat fauve de sa chevelure.
Le match s’est disputé cette année entre deux sociétés de Belleville et de Charonne, qui avaient pour chefs d’équipe respectifs les professionnels Mandat et Lecca. Celui-ci nous prie d’insérer qu’il désire n’être point confondu avec Lesna, le célèbre coureur cycliste. Voici les résultats :
Première manche. – Elle est gagnée aisément, à Popincourt, par Mandat, déjà détenteur du Casque d’Or.
Deuxième manche. – La deuxième manche a lieu rue des Haies. Lecca, par une tactique habile, devient à son tour possesseur du Casque d’Or.
Après « la belle », Lecca reste imbattu, mais les efforts du vaillant champion l’ont épuisé. Il est actuellement en traitement à l’hôpital Tenon.
La police a assuré le service d’ordre et a fait en sorte, avec son affabilité coutumière, que les matcheurs ne fussent point dérangés.
Pour complaire à divers correspondants, nous ferons suivre ce compte rendu de quelques renseignements sur le tir au revolver dans Paris.
L’observateur le plus superficiel n’a pas manqué d’être frappé de la similitude de nos grandes avenues – et même de n’importe quelle rue – avec le dispositif d’un stand. Les maisons, ingénieusement disposées des deux côtés de la voie et parallèlement, empêchent tout écart du tir qui puisse être dangereux pour les spectateurs. Un grand nombre de rez-de- chaussée sont revêtus à cet effet, de plaques de tôle, ajustables à volonté. On reprochera tout au plus aux grandes avenues que leur largeur excessive risque de nuire à la rectitude de la visée, alors qu’une rue étroite est comme un prolongement du canon de l’arme qui guide à son but, comme à bout portant, le projectile. Mais personne n’ignore que ces grandes avenues sont spécialement réservées à ce que nous appellerons « les tirs de guerre en chambre », quand l’armée ou la police jugent à propos de s’exercer au maniement des armes à feu sans sortir des fortifications. Ayant pour cible le plus souvent une foule, opérant eux-mêmes en troupe, les tireurs peuvent mériter des distinctions honorifiques sans avoir à s’inquiéter de trop de précision. Mais ces stands sont le monopole de l’État, et le simple particulier qui voudrait s’y faire la main individuellement, dans l’intérêt de cette partie de la défense nationale, sa propre sécurité, serait appréhendé avec violence.
L’amateur modeste trouvera où satisfaire ses goûts balistiques en pratiquant le revolver dans les rues peu fréquentées et de préférence la nuit. À cause du léger écart occasionné par la déviation de la balle quand elle passe du barillet dans le canon, il sera sage de ne pas ambitionner de cible de diamètre moindre qu’une tête humaine. L’éclairage judicieux et abondant des rues de Paris favorise ce sport, il n’a pu être établi, par une municipalité maternelle, dans une autre intention. Il est évident, en effet, que la lumière est superflue pour toute occupation nocturne en plein air autre que le tir, qu’il s’agisse de marche à pied, normale ou titubée, d’effraction, de poésie ou d’attentat aux mœurs.
Les amateurs à la vue faible qui trouveraient l’éclairage moderne trop aveuglant ont à leur disposition, par les soins d’un entrepreneur philanthrope, M. Levent, des lanternes à huile, à la lueur douce, dont la distribution au public se fait de discrète façon. Il semble que l’inventeur laisse ces lanternes à leur initiative personnelle, de sorte qu’elles apparaissent dans des endroits de leur choix, comme des vers luisants. Elles se plaisent parmi les ruines, et il est rare qu’après avoir démoli une maison on n’en voie pas poindre sur les décombres spontanément trois ou quatre, lesquelles se laissent sans difficulté capturer.
L’inspecteur de la Sûreté Rossignol écrit dans ses mémoires qu’il est bon, si l’on est attaqué ou si l’on attaque quelqu’un, de tirer toujours deux coups de revolver, le premier dans le ventre du sujet, le second en l’air. À l’arrivée de la police – laquelle accourt à ce signal convenu – on déclare avoir tiré le premier coup en l’air et le second... quand on n’a pu faire autrement. Ce faible débours d’imagination consolide la réputation d’un honnête homme.
Remarquons que l’amateur inexpérimenté peut tirer autant de coups de revolver qu’il lui plaira dans le ventre de qui lui plaira, jusqu’à ce qu’il soit informé, d’une manière quelconque, qu’il a touché le but. Il n’a qu’à signaler ensuite que toutes ses cartouches, moins une, ont été brûlées en l’air.
Le coût d’une cible humaine est de seize francs. Pour assurer la régularité des épreuves, les revolvers dont la longueur n’atteint pas quatorze centimètres sont prohibés.
Par abonnement annuel, pour cette même somme de seize francs versée d’avance, le contribuable a droit à un nombre de cibles illimité. "
Alfred Jarry

vendredi 20 novembre 2015

Private joke

James Mason in Lolita, Stanley Kubrick

"Les phrases dont nous avons besoin finissent tôt ou tard par nous trouver…"
Imre Kertész, Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas

mardi 10 novembre 2015

La poule de Molloy


"Qu'étaient devenues mes poules (…) ?
Ma poule grise vivait-elle toujours ?"
Samuel Beckett, Molloy

lundi 9 novembre 2015

Divergences et convergences (à propos d'Arno Schmidt et Thomas Bernhard)

Reading two books par William Wegman © 1971



Lire d'un œil le Goethe se mheurt de Thomas Bernhard et, en même temps, de l'autre le Goethe et un de ses admirateurs d'Arno Schmidt : ce périlleux exercice oculaire et mental, serais-je le seul à le pratiquer ? D'autant qu'à sa difficulté s'ajoute cette incompatibilité : si rares sont les aficionados de ces deux auteurs à la fois. Et qui dira jamais si Thomas Bernhard et Arno Schmidt, ces deux contemporains majeurs de langue allemande (le premier plus jeune que le second d'une quinzaine d'années) furent chacun, même pour pester, lecteur de l'autre ? À ma connaissance on ne trouve aucune trace ni preuve qu'ils aient eu curiosité réciproque. 
Pourtant ils ne purent s'ignorer puisqu'ils défrayèrent la chronique et tombèrent à bras raccourcis sur les autres écrivains de leur époque, vomirent sans ménagement l'un l'Autriche, l'autre l'Allemagne
Au-delà des incompatibilités, l'aficionado des deux olibrius aperçoit nombre de troublantes convergences. Je recommande au féru schmidtien ignorant de Bernhard d'aller lire Dans les hauteurs, il aura des surprises ! Et je recommande au toqué de Bernhard qui se contrefout d'Arno Schmidt de lire son Discours de réception du Prix Goethe : lui aussi sera bien troublé. Alors l'un et l'autre réviseront-ils peut-être l'exclusivité toute névrotique de leur goût ?!?
Ah si un beau jour, on retrouvait dans leurs archives des pages posthumes de Bernhard à propos de Schmidt et de Schmidt à propos de Bernhard, où ils s'étrillent sans ménagement ! (Car on ne saurait imaginer qu'ils se fassent des courbettes !)
Je rêve d'un mince et féroce volume où seraient réunis (tête bêche !) un Schmidt se mheurt par Thomas Bernhard et un Bernhard et l'un de ses exécrateurs par Arno Schmidt !

L. W.-O.