mardi 31 janvier 2012

INTERLUDES POUR INSOMNIAQUE / 30

Dessin de Pierre la Police via La Superette ©



Y'a pus rien à la télé par Pierre la Police via Vimeo.


La Crise de Pierre la Police via Vimeo.
série de courts-métrages (30 épisodes) / TV mini-serie (30 episodes)
co-director / co-réalisateur : pierre la police
diffusion : canal + 2001
Pierre la Police est représenté par La Superette.

The Nobody Snatcher / 6

Déneigeurs / coll. L. W.-O.  © / click to enlarge

"Moi aussi, je me suis laissé ensevelir sous la neige
Pour disparaitre à mes yeux."

Robert Walser
(notre traduction)

Musique d'ambiance / 11



Gil Evans (feat. Joe Cole, trompette) / SUNKEN TREASURE

lundi 30 janvier 2012

Sitting at the top of the world

Ardoises par L. Watt-Owen ©, Tréguier, 2011 / click to enlarge


Quand j'attrape mon stylo et un bout de papier ou que je pianote mon clavier, je dois chaque fois vaincre la sensation de chiqué : comment oublier le ravissement éprouvé, môme, quand je grimpais incognito la nuit sur le toit de la ferme en plein orage, pour écrire à la craie sur les ardoises et les tuiles en tenant tête aux éclairs et au vertige ? Ma main griffonnait toute seule sous la dictée du tonnerre et tout le tremblement. Mais bientôt une autre main, gigantesque, m'attrapait par la peau du cul et me redescendait sans ménagement sur le plancher des vaches. "C'est bien simple, si jamais tu remontes là-haut, c'est pas moi qui retournerai te chercher et rincé comme t'es faudra voir à pas venir te plaindre si t'attrapes la crève ! "  gueulait le pépé en chuchotant pour ne pas réveiller la mémé, mais elle nous attendait déjà dans la cuisine avec du lait bouillant, des torchons chauds, un pyjama sec, de la pommade bleue de marque Wicks Vaporub, de l'Aspro et un peigne.  Jamais je n'ai si bien dormi qu'après ces séances d'exaltation.
Au matin, je remontais lire ça, voir si je n'avais pas rêvé : Las !  La vie avait déjà renoirci le tableau.
L. W.-O.

Page inédite des Pentes fabuleuses.
Pour saluer d'un clin d'œil Élise L. , Olivier Verley, Jean Dézert et Christian Cottet-Émard

The Nobody Snatcher / 5

La Peau de chagrin / coll. L. Watt-owen © / click to enlarge

Musique d'ambiance / 10



Baroque Jazz Trio / Orientasie

mercredi 25 janvier 2012

mardi 24 janvier 2012

Musique d'ambiance / 2


Danny Cohen / Beneath the shroud

The Nobody Snatcher / 2

Raymond & Jean— Coll. L. Watt-Owen © / click to enlarge

Raymond et Jean (prénoms notés au verso)

Musique d'ambiance / 1


Kelan Phil Cohran & Legacy - White Nile

Autre nouvelle rubrique : Musique d'ambiance.
Choses que je suis en train d'écouter.
Histoire surtout de les avoir toujours sous la main.
Car, sinon, comment s'y retrouver dans cent mille favoris en vrac ?

À la pelle…

Creuseurs, ©Collection L. Watt-Owen / click to enlarge


Bonnes nouvelles : j'ai enfin retrouvé et rebranché mon scanner. 
(Je n'aurai guère mis que trois ans ! )
De fait, on trouvera ici une nouvelle rubrique d'images :
The Nobody Snatcher.
D'images exclusives s'entend : trouvées et sauvées par nos bons soins et notre bon goût.
J'en ai des milliers dans mon bordel. 
Le hasard de l'inventaire dictera les choix.
Il y en aura, promis !, à la pelle.
De fait on commencera par ces creuseurs de dans le temps.


Dispersées ici, ces images seront également rassemblées et données sans commentaires dans un autre blog plus pratique du genre Tumblr, dont le lien sera communiqué dès ouverture.
Elles feront aussi l'objet d'albums "papier".

samedi 21 janvier 2012

"La vie parmi les hommes nous agrège tous en un tas noir…"

Ah si Thomas Bernhard avait pu recueillir et protéger Romy Schneider ! Nul doute que la vie, autrement dit la mort, de chacun d'eux en eût été changée. L. W.-O.




" Je suis une femme malheureuse de quarante-deux ans, et je m'appelle Romy Schneider."

Romy Schneider, Interview, Stern, 23 avril 1981


"La vie parmi les hommes nous agrège tous en un tas noir, elle nous uniformise comme des briques, avec, pour seul point commun, la vulgarité."
Elizabeth d'Autriche

Bernhard capturé par La Main de singe

« Bien sûr, Thomas Bernhard était capable de claquer la porte à un journaliste qui avait pris rendez-vous. Mais il était drôle, amical, attentif. Quand nous nous rencontrions, il avait toujours peur que je ne sois pas assez couvert, que je prenne froid. Il s’inquiétait aussi de ma voiture, me demandait si elle était assez solide pour résister en cas d’accident. Nous sommes partis plusieurs fois en vacances. On chantait des airs de Don Juan et de La Flûte enchantée. Il était aussi un très grand séducteur. Je me souviens d’un repas avec Romy Schneider. Elle m’a totalement ignoré. Elle n’avait de regard que pour lui ! ».

Claus Peymann, in La Croix

Rappel : 
Thomas Bernhard dans La Main de singe
(13 billets) 

jeudi 19 janvier 2012

Trailer


Enfin parvenu, après moultes catastrophes, retours à la case départ, bivouacs et autres camps de base, aux lisières de la dinguerie, où commencent les Grandes Montagnes de Proses, je me retournai une dernière fois vers les porteurs, qui ne pouvaient franchir cette limite sacrée, tandis qu'au loin détalait la concurrence la plus hardie, qui fonçait vers de plus hospitaliers lieux communs .
— Couilles molles ! leur lançai-je.
(Ici commencent tes vrais ennuis, pensai-je — en fait : car il n'y avait pas d'autre chemin que le pire chemin. Le plus raide. Suivre ma mauvaise pente : mais en la remontant. Sponte sua forte. Et maintenant ta gueule. On ne parle pas pendant l'assaut.)

Bientôt sur nos écrans !

mercredi 18 janvier 2012

Au bistrot avec Manchette et Siniac !!!!

La promenade de Manchette, par L. W.-O. ©,  Berneval, juillet 2011 / click to enlarge
"Nous sommes tous dans la boue, 
mais certains regardent les étoiles."
Oscar Wilde




Les images animées de Jean-Patrick Manchette sont réputées assez rares, malgré tout il existe plusieurs bobines où sa bobine articule des mots et sourit énigmatiquement : il y joue sans hypocrisie ni mépris le jeu souvent ringard de l'interview. J'en donne deux nouvelles ci-dessous, après déjà deux autres (dont on trouvera les liens de bonus en bas de ce billet).

Mais on croyait que l'autre phénomène, son contemporain et ami Pierre Siniac, était absent de toute archive video. Aussi discret post-mortem que de son vivant. On se souvient de l'atroce découverte de son cadavre, en mars 2002,  à son domicile, des semaines après sa mort. " La solitude ça n'existe pas " serinait le transistor quand Siniac tapait ses improvisations burlesques. Ah ouais ? Avoir toujours un Siniac en train est l'hommage que l'on peut rendre à ce grand monsieur qui ne craignit pas d'œuvrer avec joie  et efficacité dans l'alimentaire et la férocité. Le roman noir dit français est une grosse farce, et le néo-polar une farce encore plus tartignolle. 
À part Manchette et Siniac qui d'autre ?
Pas chien, j'en rajoute juste deux : Francis Rick et Jean Amila.
Héroïques dactylographes alimentaires eux aussi.

En visionnant jusqu'au bout et par hasard ce documentaire ORTF (voir ci-dessous) consacré à la Série Noire, sur le site de l'INA, la surprise a été de taille lorsqu'après quelques minutes on voit apparaitre et causer l'auteur de l'inimaginable Tourbillon, des poilants et bien cruels Charenton non-stop, Femmes blafardes et autres Deux pourris dans l'ile, filmé dans les mêmes conditions bistrotières  décontractées que son compère Manchette, l'un équipé de ses lunettes, l'autre de ses rouflaquettes.  
En vieux lecteur de Siniac, dont j'ai tout dévoré plutôt deux fois qu'une (et, avis !, je recherche toujours activement l'introuvable Ras le Casque) je ne peux donc résister à la tentation de donner ici ces moments d'anthologie. L'occasion de se retrouver quelques moments au troquet avec ces deux là.

J'en profite aussi pour donner à lire quelques lettres qu'échangèrent Manchette et Siniac, en 1977. Peu de gens possèdent le numéro spécial Manchette de l'excellente revue Polar (ed. Payot) où leur correspondance choisie fut publiée, avec la complicité de Pierre Siniac encore vivant lui, en 1997. Ces extraits lanceront sans doute quelques nouveaux dingos sur la piste de ce hors-série devenu collector à juste titre : car bourré de choses indispensables aux aficionados. On ne saurait trop les encourager.  
L. W.-O.





Extraits de la correspondance 
Manchette-Siniac
Hors-Série Manchette de la revue Polar, Payot ed., 1997
(cliquer sur les images pour lire à l'aise)






Bonus & rappel

Manchette en vacances

Manchette au boulot

 

  et voir dans le billet ci-dessous Manchette chez les écrivains mortels

Manchette chez les écrivains mortels

jeudi 12 janvier 2012

Voyage au bout des Lumières

Dessin de Vuillemin

Selon Libération "31% des Français se disent d'accord avec les idées du Front national, en hausse de 9 points par rapport à un précédent baromètre réalisé en janvier 2011, un record depuis sa création en novembre 1984."

Redémarrer

Tourner la page


via l'excellent  Aldus

samedi 7 janvier 2012

"Tout ce qui vit sans lumière…"




Portrait of Lucebert par medicitv








Vidéo ci-dessus : Lucebert par Johan van der Keuken



Quelques pistes sur Lucebert (1924/1994), poète, peintre, dessinateur, photographe néerlandais, dont on nous parle si peu "par ici". Pourtant le plus excitant des "Cobra".

“Je peins tout ce qui se présente à moi, je dessine et peins tout sur tout, - non seulement palimpseste, mais palindrome sur palimpseste, ce que même Picabia n'a pas osé faire, privilégiant dans ses transparents la ligne de mire, le sens de lecture - je respecte tous les points de vue de la même façon, entre les “motifs” je ne rencontre pas le choix, je ne pousse pas à la synthèse, les “maximes” ne s'imposent pas à moi et pendant qu'elles entrent en conflits entre elles, je ne pratique pas la résistance- distanciation, je me retire de la ligne de tir et vit la liberté, que seule me donnent mes peintures, mes poèmes, ces plages de jeux habitées de bonheur…"
Lucebert

Un poème de Lucebert :

il y a tout en ce monde tout est
il y a tout en ce monde tout est

le sourire de chien fou de la faim

la peur sorcière de la douleur
et
la grande voracité la rage
les grands
les vieux les lourds rossignols
tout est en ce monde il y a tout
tout ce qui vit sans lumière
les libellules captives des poumons d'acier

ont la force et la rapidité
d'horloges dures
comme pierre
dans le papier craquelé du pouvoir
baîlle sous la balle égarée de la paix
baîlle face à la balle myope de la guerre

le crâne pillé
l'usure

il y a tout en ce monde tout est

pauvre étroit et lentement né

somnambules dans un cirque froid
tout
est en ce monde tout est
sommeil

Poème de Lucebert,
(traduction: Jean Clarence Lambert).
tiré du catalogue de l'exposition de 1991 à la Galerie La Cité, Luxembourg

Liens/links
lucebert.net
Lucebert on line
boeken.vpro.nl
galeriemoderne.dk
kunstprivecollectie.nl

Audio : lecture par Lucebert.

Johan van der Keuken a réalisé en 1994 un émouvant documentaire sur Lucebert : Lucebert, Temps et Adieux (52 mn.) Grand Prix, 5° Biennale Internationale du Film sur l'Art, Paris. (Voir extrait vidéo ci-dessus).

Sa première traduction française en volume : APOCRYPHE a été récemment traduit du néerlandais par Kim Andringa et Henri Deluy aux éditions éd. Le Bleu du ciel. On peut se le procurer en le commandant chez Lekti-Écriture.

Vidéo ci-dessous : un poème de Lucebert mis en images.

vendredi 6 janvier 2012

Cherchez l'intrus…


Couverture déployée du N°1 
de la nouvelle série de 
La Main de singe
paru en 2003.
Le graphisme et la maquette de ce vaste format journal 
étaient l'œuvre de Fanette Mellier.

JEU-CONCOURS

Dans ses éditions "papier" (1990/2005), La Main de singe a, entre autres, publié (textes inédits ou introuvables, entretiens exclusifs et/ou documents) les auteurs suivants, sauf un. Cherchez l'intrus. 
Le premier à trouver remportera un numéro introuvable de La Main de singe.

(On peut jouer via les commentaires ou par mail privé et discret)

Peter Esterhazy, Antonio Lobo Antunes, Jorge Luis Borges, Arno Schmidt, Auguste Rodin, Philippe Sollers, Jean Louis Schefer, Guy Davenport, Franz Marc, Julian Rios, Marcel Schwob, Buster Keaton, Leibniz, Jacques Roubaud, Adolfo Bioy Casares, Carine Fernandez, Gilbert Sorrentino, Fernand Combet, Jean-Claude Hémery, Toby Olson, Patrick Reumaux, Jean Paul Richter, Juan Carlos Onetti, Hilda Doolittle, Jacques Lacan, H.-G. Wells, Robert Burton, Mervyn Peake, Armando Llamas, Hans Henny Jahnn, Gaston Chaissac, Arthur Cravan.

(Ceci n'est qu'une mini-sélection des très nombreux auteurs et artistes publiés dans la revue, mais déjà suffisamment touffue pour que s'y dissimule l'intrus.)

Une bibliographie complète et détaillée sera bientôt disponible.


jeudi 5 janvier 2012

"Comme une bouilloire posée sur la braise"










On trouve ces forts documents et entretiens avec Nicolas Bouvier sur le site de la RTSR (Eadio-Télévision Suisse Romande), dont je ne saurais trop recommander de fouiller les riches et surprenantes archives, pour la plupart exclusives. Et je ne résiste pas à la tentation de donner ci-dessous le texte de sa fameuse Petite Morale Portative, qui parut à l'origine dans la revue Gulliver. L. W.-O.

PETITE MORALE PORTATIVE

" Tous ceux qui, pendant quelques mois ou quelques trop brèves années, ont mené cette existence, donneront raison à Gobineau, et un doigt de chaque main pour le retrouver un jour : c’est une expérience dont on ne guérit jamais.

C’est le voyage, le « vivre ailleurs », la précarité d’une vie longtemps itinérante qui m’ont conduit à murmurer des histoires tout comme une bouilloire posée sur la braise se met à chantonner.

Sans cet apprentissage de l’état nomade, je n’aurais peut-être rien écrit. Si je l’ai fait, c’est pour sauver de l’oubli de toutes petites choses : ce nuage laineux que j’avais vu hâler son ombre sur le flanc d’une montagne, le chant ébouriffé d’un coq, un rai de soleil sur un samovar, une strophe égrenée par un derviche à l’ombre d’un camion en panne ou ce panache de fumée au-dessus d’un volcan javanais. On écrit pour sauvegarder –comme à l’ordinateur- et aussi pour se sauver.

Lire

Si je n’avais pas lu, je n’aurais peut-être pas voyagé. Comme tant d’autres, ce sont les lectures enfantines qui m’ont mis sur les routes. Tout ceux qui, comme moi, ont bouffé des livres à cette époque et, bien sûr, aujourd’hui encore, se souviennent de l’émerveillement que c’était de parcourir cet immense archipel, de dessiner une rose des vents dans sa tête, sans compter le plaisir du fruit défendu et de ces incursions clandestines dans le monde des « grands ». il est évident que cette géographie rêvée, cette toponymie magique –on lit un nom, on se dit : un jour j’irai là-bas- vous mettent des fourmis dans les jambes. Plus tard, ces jambes, on se les fait par une série de flâneries ou d’escapades de plus en plus lointaines, de plus en plus risquées, jusqu’au jour où, larguant les amarres, on s’en va pour de bon.


De la lenteur et de l’exotisme

Dans un débat contradictoire sur l’avion « Concorde » à la télévision française, voici une quinzaine d’années, j’ai entendu Denis de Rougemont dire de sa voix sarcastique : « L’avenir est à la lenteur et au silence », profession de foi qui lui valut quasiment une interdiction d’antenne. Malgré la beauté de cette machine, il avait raison : si nous continuons à aller « toujours plus vite », nous risquons de finir au CERN, dans une chambre à bulle, après une existence aussi brève que celle d’un boson ou d’un proton. La lenteur et le silence : c’est particulièrement vrai du voyage qui, s’il n’est pas gourmand de devises fortes, souhaite au moins qu’on lui donne du temps. Ces deux paramètres sont d’ailleurs inversement proportionnels : s’il on est pressé –ce qui arrive et il n’en faut pas rougir- alors, il faut être riche, au moins un peu. Lorsqu’on prend le temps (en fait on le donne) de musarder, de digresser, de se perdre, de fureter, de s’ennuyer souvent dans de sombres « culs du monde », d’y tomber malade et ensuite d’y guérir, d’être mal reçu puis, le lendemain, bien reçu par les mêmes sans qu’on n’y comprenne rien et qu’on supporte les traces de la route, alors la route vous rend ce temps tout cousu de souvenirs cocasses, de visages grêlés, d’yeux d’escarboucle, de grigris tenant dans la poche, ou d’une langue nouvelle qu’on a appris à baragouiner le long du chemin.

A ce train, l’exotisme s’évapore comme neige sur le poêle. L’exotisme n’est d’ailleurs qu’une forme de malentendu culturel : on ne comprend pas, c’est exotique. Ou alors, un rêve philatélique ; quoi de plus exotique qu’une collection de timbres, c’est une lanterne magique qui n’a pas fait voyager que les lettres : une loupe à la main, calé dans un fauteuil Voltaire, les charentaises aux pieds, quel voyage : c’est l’Éthiopie, c’est l’Islande, c’est malte ou les îles Sandwich. Devant ces vignettes pâles et dentelées à boutres arabes, palétuviers, icebergs, crocodiles, on fait le tour de la terre en tapis volant, on exulte. L’exotisme serait donc plutôt affaire de sédentaires qui n’ont pas à en souffrir, qui ne vont pas exposer leurs rêves à un démenti et ne seront donc jamais déçus.

En revanche, pour qui voyage et vient – comme on venait autrefois du village d’avant, du village d’en face, du village de l’autre côté de la montagne —  à toutes petites étapes, une randonnée même planétaire prend l’allure d’une excursion provinciale, presque familière, ou plutôt de cents promenades mises bout à bout. Les visages, les coiffures, les nourritures, la musique, la dégaine des hameaux ne change jamais sans crier gare, sauf sur de rares failles géologiques qui vous font payer si cher le passage (les cols de l’Hindu Kuch, ou du Karakorum) que l’esprit du voyageur est préparé à une rupture. Le plus souvent, de gîte en gîte, on s’informe ; tout exotisme disparaît, mais pas la surprise qui est une expérience concrète et différente, et souvent une bonne surprise car, le voisinage étant père de la médisance, l’étape dont vos hôtes d’hier vous avaient dit pis que pendre peut prendre l’allure d’un petit jardin d’Eden.

Des grands et des petits voyages

J’ai mis plusieurs années à cheminer de Zagreb à Yokohama, avec de longues pauses hivernales. Revoyant la route, j’avais l’impression d’une succession de flâneries, ou d’un de ces trains de campagne que, dans mon enfance on appelait « train du lait » parce qu’il s’arrêtait à chaque gare pour ramasser les boilles. Et si ce bilan ne comportait guère d’exotisme, la surprise y était partout.

Il ne faut donc pas opposer les petites aux grandes randonnées, les paquebots de Blaise Cendrars au vélo bien graissé de Charles-Albert Cingria, le Brésil ou le Transsibérien à la Toscane ou à la Savoie.

Le monde commence à notre porte et je donne raison à Lao Tseu qui écrivait, voila 2 500 ans : « Un voyage, fut-il de mille li (environ 700 km), commence sous votre chaussure. » Le voyage n’est pas affaire de distance ou de kilomètres ; pas besoin d’aller en Mongolie pour se perdre : vous sortez de la Chaise-Dieu (Haute-Loire), vous tournez quatre fois à gauche pour finir par un chemin boueux dans une cour de ferme où un molosse tire en grondant sur sa chaîne et où même les flics ne pourraient pas vous retrouver. Perdu, oui, perdu. Le voyage est un état d’esprit, d’alerte rouge, de traque, de disponibilité extrême à de petits détails qui font la vie : l’eau d’un regard, une odeur d’herbe, le son d’un gong bouddhique qui va mourir sur le midi des rizières, la hauteur du soleil, une voix qui s’enroue à dire « oui ». et surtout les harmoniques qui existent entre ces éléments et conspirent à faire un de ces instants où l’unité du monde apparaît avec une évidence sereine que nous percevons trop rarement, par insuffisance centrale de l’âme et manque de « Da sein » (être vraiment là).

Ces instants de présence plénière ne sont pas l’apanage de l’état nomade, mais peuvent aussi bien survenir dans la cellule d’un moine, dans le lit d’une femme, ou dans la formule mathématique pondue comme un œuf, dont la craie étincelle encore au tableau noir et qui recadre l’Univers.


Du voyage comme béquille

Charles-Albert Cingria, véritable magicien de la maraude, écrivait : « On n’est pas mage dans la mesure où un romantisme vous y pousse, on est mage ou on ne l’est pas ; le plus souvent, on ne l’est pas. » Je ne le suis pas. Pour vivre mieux ma vie j’avais besoin d’un « Sésame ouvre-toi ». a dix-huit ans, dans la solitude absolue et paisible du nord Lapon, j’ai cru comprendre que c’était l’espace, que le voyage était pour moi. Il y a bien d’autres sésames : la prière, la musique, l’absinthe, l’Éros, l’opium ; à chacun sa clé qu’il faut d’ailleurs s’empresser de perdre dés qu’elle a ouvert la première porte. Pour moi c’était le Voyage :  Chine centrale ou Suisse orientale, le tout étant, ayant atteint un point où les choses ne sont plus perçues comme disjointes et solitaires, mais comme complices, solidaires, harmoniques, de raconter ce lieu, du moins, le peu qu’on en aura compris."
Nicolas Bouvier

  Lien :
Le blog de L'Usage du monde
association autour de l'œuvre et de la mémoire 
de Nicolas Bouvier


lundi 2 janvier 2012

Pas mieux dire

Journal de Stendhal / click to enlarge / on feuilletera ici tout le manuscrit



Je ne lâche plus la copieuse nouvelle édition du Journal de Stendhal. Ce format poche est si épais qu'il réclame une gibecière ou une musette. Je l'emmène partout. Et il corrige bénéfiquement ma gravité déséquilibrée.

Grâce à l'épatante numérisation des manuscrits de Stendhal réalisée par la B.M. de Grenoble, on peut le feuilleter en ligne comme si on l'avait entre les mains :




Kamel Toe: la revue littéraire 2 "Stendhal/J... par Panteros

INTERLUDES POUR INSOMNIAQUES / 28


Entretien avec Jean-Claude Carrière, sur Radio Aviva









dimanche 1 janvier 2012

"Soyez heureux ! Tout va mal !"

Le pépé Charles, document  © L. Watt-Owen / Click to enlarge


Après n'avoir rien voulu  tuer pendant toute la Guerre, le pépé Charles abattit en 1947 47 lièvres (la légende dit d'un seul coup : mais il faut je crois un peu relativiser, avec le pépé). 
Après n'avoir rien voulu publier pendant toutes ces dix dernières années que j'appelle ma Guerre, dois-je me souhaiter de publier 12 livres en 2012 ? (D'un seul coup, ce serait chouette ! Mais je crois qu'avec moi comme avec le pépé, il faut un peu relativiser : on se contenterait déjà d'un par mois.)

Quant aux lecteurs de ce blog, je leur souhaite la même chose que l'an dernier :

"Soyez heureux, tout va mal !"
photo par Louis Watt-Owen  
© août 2009 
click to enlarge

À ceux qui voient ce que je veux dire, je souhaite ce que je me souhaite : "être heureux malgré tout" comme dit l'autre.

À ceux qui ne voient pas ce que je veux dire, je souhaite de devenir aussi virils que Michel Onfray… 


…ou aussi baisantes que Virginie Despentes.




"C’est bien évidemment l’idée que je me fais d’une soirée épatante…"

Dorothy Parker at home (by Life)
Je n'ai bien-sûr rien fêté, je me suis couché bien avant minuit pour me lever comme tous les matins bien des heures avant l'aube, et le hasard, ce père Fouettard, m'a remis en mains propres ce cadeau du ciel : un bon vieux recueil féroce de Dorothy Parker, tombé depuis des années derrière les Schopenhauer.
L. W.-O.

"— Tu ne t’es pas amusée ?
— Oh, si ! C’était parfait. Idéal. A ma place, quelle fille aurait donc pu ne pas s’amuser ? C’est bien évidemment l’idée que je me fais d’une soirée épatante : plantée toute seule dans mon coin, pendant qu’un tas de grandes gueules complètement soûles chantent bras dessus, bras dessous, quatre heures d’affilée. Ma parole, j’ai passé le meilleur moment de ma vie. Logique. 
(…)
« Je le savais. Je savais que si je venais à ce dîner, j’allais me retrouver avec ce genre de petite merveille à ma gauche. Ils me le gardent au chaud depuis des semaines. Oh, mais il faut absolument qu’on l’invite — sa sœur s’est montrée si gentille avec nous à Londres ; on n’a qu’à le coller à côté de Mme Parker — elle a bien assez de conversation pour deux. Oh, je n’aurais jamais dû venir. Jamais. Je suis ici contre mon gré. Vendredi, vingt heure trente : Mme Parker contre Son Gré, à statuer. Pas mal, ils pourraient graver ça sur ma tombe : « Où qu’elle se soit rendue - y compris ici - ce ne fut jamais de son plein gré. » Est-ce bien raisonnable de penser à des tombes juste en début de soirée ? Voilà l’effet que mon voisin à sur moi, déjà ! Et la soupe n’est pas encore refroidie. J’aurais dû rester dîner à la maison. J’aurais pu me servir quelque chose sur un plateau. La tête de saint Jean-Baptiste par exemple. Oh, je n’aurais jamais dû venir. 
(…)
Si seulement j’avais quelque chose à faire. Je déteste rester comme ça sans rien faire. Les gens devraient vous prévenir quand ils vont vous asseoir à côté d’un truc pareil pour que vous puissiez apporter de quoi vous occuper. Chère Mme Parker, soyez s’il vous plaît des nôtres à dîner vendredi prochain, et n’oubliez pas vos ouvrages en retard. J’aurais pu apporter le tiroir du dessus de mon bureau ; ça aurait été l’occasion d’y mettre un peu d’ordre, ici, sur mes genoux. Ou bien l’album photo, histoire d’y coller enfin les photos de toute la bande sur la plage. Je me demande si mon hôtesse trouverait ça bizarre que je lui demande un jeu de cartes. Je me demande s’il n’y aurait pas une vieille édition du
St. Nicholas dans les parages. Je me demande s’ils n’auraient pas besoin d’un petit coup de main à la cuisine. Je me demande si ça ne ferait pas plaisir à quelqu’un que je fasse un saut au coin de la rue pour acheter un journal du soir. »

Dorothy Parker, Mais celui à ma droite
The New Yorker, 19 oct. 1929


"The Lady's Reward"


"Lady, lady, never start
Conversation toward your heart;
Keep your pretty words serene;
Never murmur what you mean.
Show yourself, by word and look,
Swift and shallow as a brook.
Be as cool and quick to go
As a drop of April snow;
Be as delicate and gay
As a cherry flower in May.
Lady, lady, never speak
Of the tears that burn your cheek-
She will never win him, whose
Words had shown she feared to lose.
Be you wise and never sad,
You will get your lovely lad.
Never serious be, nor true,
And your wish will come to you-
And if that makes you happy, kid,
You'll be the first it ever did. "
D. Parker