mercredi 14 juin 2017

"Mes espaces sont fragiles" (Vivre chez Perec ?)

L'appartement de Georges Perec 
est à vendre sur Le Bon Coin.
Le fantôme est en bonus.

"Bientôt, le vieil appartement deviendra un coquet logement, double-liv. + ch., cft., vue, calme. Gaspard Winckler est mort, mais la longue vengeance qu'il a si patiemment, si minutieusement ourdie, n'a pas encore fini de s'assouvir." 
La Vie mode d'emploi














"J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources …


Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…


De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.



Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : " Ici, on consulte le bottin " et " Casse-croûte à toute heure".


L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes…

Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes."

Georges Perec, Espèces d'espaces


lundi 12 juin 2017

Love is a dog from hell…


à C.P., en guise de potlach


"a single dog
walking alone on a hot sidewalk of
summer
appears to have the power
of ten thousand gods.

why is this?"

Je me récitais 
comme un dopant mantra 
ce poème de Bukowski 
en divaguant 
pendant des heures 
sur cet interminable boulevard
sous le cagnard tropical,  
pour ne pas tomber, 
pour tenir 
cent mille fois de suite 
un pas de plus. 
Il est effarant 
d'aller rôder 
dans des quartiers 
où l'on a vécu 
si longtemps 
mais où il ne reste 
aucune trace de nous. 
Pour rien au monde 
je ne voudrais 
y revivre 
et cependant la nostalgie 
était à son comble. 
Fort heureusement 
le soleil atroce 
et la canicule étouffante 
distrayaient le chagrin 
et la panique 
d'avoir aux trousses 
une horde de fantômes. 
La tête tournait 
jusqu'au vertige. 
J'avais perdu tout sens 
de l'orientation et toute notion 
du temps. Les fantômes 
se rapprochaient, 
bientôt ils me rejoignirent 
et me dépassèrent 
en m'ignorant. 
Le trottoir était si brûlant 
que les semelles fondaient, 
ce qui me retenait 
de me mettre à quatre pattes 
et de détaler 
comme un chien perdu : 
j'y aurais laissé 
la peau des mains. 
Un vrai chien 
me poursuivait maintenant, 
et je marchais 
de plus en plus vite. 
Malgré mes efforts 
il me rejoignit, me dépassa. 
Lui aussi m'ignora. 
Ce fut si troublant 
que je regrettais 
de ne pas avoir été mordu. 
Mais là-bas, 
devant moi, 
il stoppa une seconde 
sa course, s'accroupit 
et pondit une crotte 
fumante, noire, 
monstrueuse 
comme ma bonne étoile 
bouffée et rechiée 
par le diable. 
Je savais que je 
ne ferais rien pour l'éviter.

L. W.-O.

dimanche 11 juin 2017

une godasse, des Godot










Video : Werner Herzog mange ses godasses



"Voilà l'homme tout entier, s'en prenant à sa chaussure alors que c'est son pied le coupable. "

Samuel Beckett, En attendant Godot





vendredi 9 juin 2017

"Qu'à lever la tête…"

Montagnes de 

"Qu'à lever la tête
c'est la beauté
qu'à la lever
qu'à la
lever.
Je vous embrasse
Sam"

Samuel Beckett, 
Carte postale
de Courmayeur
à Anne Atik
7 juillet 1980


Ci-dessous, d'autres
Montagnes de 




mercredi 7 juin 2017

"N'en parlons pas"



"Les larmes du monde sont immuables. Pour chacun qui se met à pleurer, quelque part un autre s'arrête. Il en va de même du rire. Ne disons pas de mal de notre époque, elle n'est pas plus malheureuse que les précédentes. N'en disons pas de bien non plus. N'en parlons pas."
Samuel Beckett, En attendant Godot