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dimanche 19 juin 2016

" Et comment savez-vous que vous n'êtes pas déjà mort ? "




Penché sur le papier que je griffonne ou martèle avec mon Olympia de Luxe de 1963, je ne lève la tête que pour admirer les beaux nuages qui passent majestueusement à hauteur de ma terrasse babylonienne. Je caresse les flancs de ces étonnants bestiaux, me resserre un godet de vin des Abymes, trinque avec Bukowski qui chantonne en boucle "I am still here, leaning toward this machine", je roule une cigarette comme je tape : sans regarder mes doigts et tout en me goinfrant de Panettone, je remets Gil Scott Heron et j'avise l'heure sur ma montre en panne.





Plissant les yeux, j'essaye de distinguer au loin, là-bas en bas, si ces hordes braillardes sont une manif de la CGT, une charge de CRS, la Gay Pride, un vide-greniers de parents d'élèves, la Zombie Walk, ou des régiments de hooligans. Mes pauvres yeux ne font pas plus de différence que ma pauvre tête entre ces troupeaux nerveux et excités. Je me contrefous de l'actualité qui dynamise mes délirants contemporains. Sous les yeux de Raymond Carver, je m'envoie cul sec un verre d'Abymes en même temps qu'un poème de Miroslav Holub :

"D'aucuns s'agitent
comme s'ils n'étaient pas encore nés.
Un jour toutefois
William Burroughs, interrogé par un étudiant sur
son opinion au sujet d'une
éventuelle vie posthume,
dit :
— Et comment savez-vous que vous n'êtes pas déjà mort ?"

Écrire est pour moi le seul moyen infaillible de le vérifier.

L. W.-O.



vendredi 25 mars 2016

"What do you want, motherfucker ?!?!"





La connerie générale bat des records. La Grande Faucheuse moissonne autour de moi. La physiologie déconne. L'insomnie et la dèche s'acharnent sur ce qui reste du pauvre type, qui sait pertinement l'avoir bien cherché et se complait à s'avachir au comble de l'ennui, de la répugnance, de l'aboulie et du cafard mais je ne suis pas du genre à gémir sur mon sort et à pleurnicher ou paniquer. Je passe mon temps à rire comme personne et tout seul de la catastrophe de chaque jour : le grotesque est partout et tout est du plus haut comique pour qui se tient à distance et refuse de participer. À commencer par sa propre existence, dont chaque journée n'est qu'un enchainement de gags irrésistibles, certes cuisants vécus de l'intérieur. J'en fais le moins possible, histoire de m'éviter bien des catastrophes. Je refuse d'aller jouer la moindre comédie, je n'attend rien de rien ni de personne et, aussi incapable de la moindre résolution que d'envisager le moindre espoir, je me contente de fumer, de feuilleter des ouvrages inadmissibles, de me lever à l'heure, bien avant l'aube, où l'élément démocratique sublunaire ronfle encore sur des matelas à crédit, de faire trois siestes par jour pendant que les ronfleurs réveillés et dopés aux antidépresseurs et à l'alcool se démènent au boulot ou s'exténuent à en chercher. Je savoure le luxe de n'être attendu nulle part et de ne contribuer en rien à la perpétuation provisoire de ce monde sur lequel je crache par la fenêtre sans souci que quelqu'un passe en dessous. Sans aucune vergogne, je me laisse dériver cap au pire, en sifflotant faux du Chet Baker ou en me répétant comme un mantra la formule magique de Cioran : "Dans ce monde d'avortons et de poufiasses, il s'agit malgré tout d'être digne".  J'ouvre au hasard les Propos sur la racine des légumes, de Hong Zicheng, et je lis en opinant : "Une intégrité rayonnante comme le ciel se forme dans l'obscurité d'une pauvre demeure" ou encore : "Il faut admirer l'homme assez éclairé pour secouer ses manches et quitter la fête quand elle bat son plein. Il peut marcher sans crainte le long d'un précipice." Je tâte et dorlote mes bobos, je cultive ma nostalgie, je retaille plus aigû encore le crayon dont je ne me sers pas. Je démonte, nettoie, graisse et remonte mon arme préférée : ma vieille machine-à-écrire. Je constate que la souffreteuse batterie de mon ordinateur est comme moi : elle se vide de plus en plus vite et se recharge de plus en plus lentement. Je rallume une cigarette. J'espère que ce con de boulanger a fait du bon pain, que le livreur a bien ravitaillé le bureau de tabac, que les éboueurs sont bien passé, que les militaires patrouillent avec des pétoires chargées afin que la chérie circule tranquillement en métro et me revienne entière avec tous ses beaux yeux, ses organes et sa frimousse sublimes, que les fonctionnaires de l'EDF veillent à ce que je puisse à tout moment me chauffer le cul, me percoler le meilleur des cafés, écouter du Henri Mancini ou du Ran Blake, ou brancher ma Stratocaster, surfer d'un œil torve sur la Toile en marmonnant des "Regarde-moi ce con !", mettre la radio et la couper aussitôt en lâchant des "Ta gueule, saloperie", etc… Brèfle… Cette belle vie est épuisante. Elle est réservée aux grands champions du surplace, discipline qui réclame tout le bonhomme, et s'avère pire qu'un marathon puisqu'elle est un marathon sans fin, sans concurrents, sans public, sans voiture-balai ni soigneurs. Je ne la recommande et ne la souhaite à personne. Elle serait fatale à qui n'est pas taillé pour. (Qu'on se contente d'y rêver !).
L. W.-O.

samedi 12 mars 2016

Du sommet de ma Tour de Babel…

The Tower of Babel /The Wind par Du Zhenjun
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pour déployer l'image en grand










Du sommet de ma Tour de Babel, vautré sur mon divan, j'aperçois distinctement à l'horizon de ma terrasse Est, pourtant à plusieurs dizaines de kilomètres, le skyline de mes montagnes natales et même, au-delà, le Mont-Blanc et la chaîne des Alpes. 
Après Ornette Coleman (Ramblin), puis la belle harpiste Dorothy Ashby (Stella by Starlight) j'écoute Carmen Mc Crae (My Foolish Heart), en relisant le formidable Journal de guerre de Jean Malaquais. 
Quel ouvrage éloquent à propos du "vivre ensemble" et de l'immonde promiscuité avec les bipèdes sublunaires  ! Mais qui lit de nos jours cet auteur saisissant ? Tant mieux ! Qu'il est délectable d'être le seul ou presque à lire des auteurs que l'on aime.

Je me demande où je vais bien pouvoir loger ma trentaine de machines-à-écrire dans ces 80 m2 envahis par les livres. Je n'en sacrifierai pas une seule.
En revanche, je songe à réduire drastiquement le nombre déjà riquiqui de mes derniers interlocuteurs, les cybernétiques, en éliminant les faux-cul, les réclameurs d'attention, les susceptibles, les lunatiques, les emmerdeurs, etc…. Quant aux interlocuteurs "en bugne-à-bugne", autrement dit in vivo, voici déjà belle lurette que l'épuration radicale en a été faite. Le pire des emmerdeurs est l'abruti toujours inopportun que j'aperçois dans le miroir. Mais j'ai trouvé l'astuce de repeindre le miroir en même temps que le mur, en noir. (Ma semaine de bonté est révolue : elle aura duré plus d'un demi-siècle. De l'indulgence envers les autres ou envers ce pénible et indécramponnable inconnu, le "moi-même", laquelle est la pire ?) 
Je regarde une nouvelle fois la vidéo du monstre marin énigmatique échoué sur une plage d'Acapulco car je me dis qu'il me ressemble terriblement — en tout cas je m'y reconnais tout à fait.
Puis je repique à une nouvelle sieste, en ruminant comme un mantra la formule de Cioran : "Dans ce monde d'avortons et de poufiasses, il s'agit malgré tout d'être digne." Tout est dans le malgré tout.
L. W.-O.

Jean Malaquais


mercredi 9 mars 2016

Vite je retourne me coucher…







De mes vastes et luxuriantes terrasses panoramiques, à chaque réveil de mes cinq siestes quotidiennes, sanglé dans un éclatant kimono de samouraï acquis à Kiabi, tout en sirotant le plus cher des cafés et en écoutant à fond la tonique musique flûtée dont on se régalait jadis à Pompéï, Lugdunum et Rome, j'observe, sans trop parvenir à les distinguer les uns des autres, des phénomènes grotesques : le ramassage expéditif des poubelles, le safari de la fourrière, l'effroyable Printemps des Poètes, la chorégraphie des créneaux ratés malgré l'assistance automatique, l'effarante Fête du Livre, la transhumance des opposants à la Loi Travail, l'ordinaire lendemain de la journée de la Femme, le dynamisme des jambons humains vers le boulot, Casino ou le toubib, etc… Tout cela est certes instructif mais j'ai tout de même un peu beaucoup roulé ma bosse et sais à quoi m'en tenir quant aux activités du lassant bipède sublunaire : tout ce qu'il peut bien faire m'emmerde tant d'avance que j'en baîlle déjà. 
Avant de retourner dormir, je relis le courrier du pirate Roussiez qui a pris la peine, à l'aube, de me recopier une belle lettre éloquente d'Henri Michaux, où il dit sans ambage, au pénible Marcel Arland, le 1er juillet 1976, son refus qu'on lui consacre un numéro spécial de la NRF : 
« Il y a encombrement de textes sur moi pour le moment. De nouveaux à l’horizon et un massif N° spécial. Le peu de goût d’écrire qui me reste disparaît devant ce flot. 
Je vous en prie, vous au moins, ne donnez pas le ridicule de cette accumulation soudaine de critiques et d’exposés sur H.M.
Qu’on publie un jour un article, soit. Mais que la NRF opère un rassemblement de masse sur le sujet en question, non. 
Attendez la fin de ma vie qui ne saurait tarder. 
Lorsqu’est arrivé le moment où sur le corps se désorganisant tout tour à tour devient danger grave, la chaleur de l’été, le froid de l’hiver, le manger, le mouvement, la mer, la montagne, les émotions, la lumière et les médicaments, alors la fatale disparition est proche. 
Du moins, que je ne finisse pas gavé de mon propre nom ».

Ainsi va la vie, mon ami… Dix millions de poètes, un seul Henri Michaux, voilà ce que je me dis.
Vite je retourne me coucher, en laissant tourner la belle et entêtante musique —  flûtes, trompettes, buccins & tambourins.

L. W.-0.

samedi 13 février 2016

The Dark Night of the Soul







"Sur les quais, dans toute une boite pleine de romans policiers anglais, je trouve un Saint-Jean-de-La-Croix en format de poche ! C'est, je pense, à cause du titre : The Dark Night of the Soul. Il est vrai aussi que la couverture en était trop voyante et que la confusion était possible, sinon inévitable."

Cioran, Cahiers

lundi 2 novembre 2015

Et moi, et moi, et moi… (On ne se refait pas !)

Autoportrait en enfumeur, 1967, par L. Watt-Owen ©
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La Campagne heureuse par Jean Dubuffet, 1944
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Vaches de Farrebique, Aveyron, par L. Watt-Owen © 2013
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Gaston Chaissac, Histoires d'un vacher
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Dans les années 60, je ne jouais pas au cow-boy comme tous les merdeux que je répugnais à fréquenter : farouchement solitaire, je gardais vraiment les vaches, dans les pâturages derrière notre ferme, aux lisières de la vaste forêt médiévale de la montagne. Le pépé Charles et la mémé Alice qui m'élevaient avaient d'autres choses à faire dans cette pauvre mais vaste ferme. 
J'étalais ma veste noire en peau-de-diable (moleskine), m'adossais à un arbre et sortais de ma musette de quoi passer le temps toute la sainte journée.
De quoi croquer : fromage, tourteau de noix, chocolat, saucisson, sans oublier le couteau.
De quoi boire : gourde d'eau douteuse de citerne, mais aussi une autre de piquette.
De quoi écouter de la musique : un transistor trouvé à la décharge publique, sur lequel je mettais à fond les "scies" de l'époque : The Letter, Happy together, etc…  et je montais encore plus le son pour Nino Ferrer et Jacques Dutronc, mes "chouchous" comme on disait alors, etc…).
De quoi lire : par exemple L'Ile au trésor de Stevenson, les Contes du Whisky ou un Harry Dickson de Jean Ray, le Dracula de Bram Stoker, le Faune d'Arno Schmidt, l'Hippobosque au bocage et les Histoires d'un vacher de Gaston Chaissac, Le Saint en Afrique de Leslie Charteris, La Nuit des auverpins de Pierre Siniac, Pierrot mon ami de Raymond Queneau, tutti frutti & tutti quanti.
De quoi fumer : paquet de Gris, papier Job 38bis non-gommé, briquet à essence.
De quoi surveiller le troupeau mais surtout toute intrusion humaine à 360° et aussi les beaux avions qui filaient sur l'aéroport de Genève-Cointrin : jumelles de soldat boche, des Leitz, 12x60. 
De quoi tirer : vrai pistolet de résistant.  
De quoi prendre des photos : mon vieux Rolleiflex trouvé à la décharge avec des rouleaux de pellicule beaux comme des cartouches.
De quoi me venger de la saloperie générale des bipèdes et accessoirement me faire la main : une petite machine-à-écrire noire laquée que je savais déjà pianoter à toute bringue, et un carnet de croquis Arjomari pur chiffon où immortaliser des trognes avec un gros crayon de charpentier (j'aquarellisais les carnations féroces à la bouse) ; et sur ce papier qui valait tout de même la peau du cul, j'inventais aussi des ciels en noir et blanc avec du guano bicolore.
Bien-sûr c'est mon chien (le vieux Dic, puis la fringante Bobette et la courtaude Mirza) qui faisait, impeccablement, quasi tout le boulot de vacher pour moi (mais il avait droit à plus de Comté et de saucisson que moi, et ne crachait pas sur des lampées de piquette).
Un demi-siècle plus tard, toujours aussi farouchement solitaire, je fais quasiment la même chose. Certes les vaches que je surveille ne sont plus qu'en papier. La cambrousse est toute entière dans La Campagne heureuse de Jean Dubuffet, accrochée au mur de ma cuisine, juste au-dessus de moi, qui passe tout mon temps à ruminer des vacheries aussi noires que mes frusques et que le moleskine en peau-de-diable où j'en couche quelques-unes quand je n'ai pas la flemme d'attraper mon stylo, histoire d'ourdir  enfin sur le papier une espèce d'Autoportrait en enfumeur, dont j'ai la lubie depuis 1967. 
Mais j'écoute toujours les mêmes scies des sixties (désormais sur YouTube), je reste assis ou vautré toute la journée, avec les jumelles surpuissantes je surveille l'intrus que j'aperçois dans le miroir, je fais tournoyer sur mon doigt le pistolet dont je me réserve la dernière balle, je pianote toujours la même machine-à-écrire, je lis les mêmes auteurs, je roule toujours le même tabac Caporal Ordinaire dans le même papier Job dit incombustible, je mange et bois les mêmes trucs, et les chiens qui m'ont élevé sont plus vivants que jamais dans ma nostalgie incurable de petit vacher de la montagne qui n'en revient pas d'avoir pris un si méchant coup de vieux. Me voici donc déjà à l'âge qu'avaient à l'époque le pépé Charles et la mémé Alice ! Alors je vais m'allonger sur le divan noir en cuir de vache, sous l'oranger, je ferme les yeux et fredonne comme un mantra :

"700 millions de chinois
Et moi, et moi, et moi…
Mon mal de tête, mon petit chez-moi…
J'y pense et puis j'oublie…
C'est la vie, c'est la vie…"

L. W.-O.


JUKE BOX D'UN NOSTALGIQUE















jeudi 29 octobre 2015

"Comme Jimi Hendrix, je rajoute des fausses notes exprès…"



"On m'a fait cette réputation de roi de la répétition. Mais c'est une absurdité. Un contresens total. Et accessoirement la preuve que l'on m'a très mal lu. Tout ce qu'on dit à propos de moi ou de quiconque est une absurdité. Je ne me répète jamais, comme je ne me singe jamais. Jimi Hendrix non plus ne répète jamais deux fois la même phrase musicale, ne rejoue jamais deux fois le même morceau. Il faudrait être sourd pour affirmer le contraire. Mais la plupart des lecteurs sont sourds. Et ils sont aussi aveugles. Et d'une telle stupidité que je me garde bien d'écrire pour des lecteurs, ou pour un public. Jimi Hendrix non plus ne jouait pas pour le public.  Il ne jouait pas pour des sourds et alors il s'amusait à monter le son à fond pour voir jusqu'où ce public hystérique tiendrait jusqu'à l'éclatement des tympans. Et moi aussi je monte le volume. Comme lui, je rajoute des fausses notes exprès. Pour voir quand la tête du lecteur va exploser. Mais en fait je n'écris que pour moi-même comme Jimi Hendrix ne jouait que pour lui-même. Pour le pur plaisir."
Thomas Bernhard



"Tant de guitaristes me singent tellement bien qu'ils reprennent même mes fausses notes !"
Jimi Hendrix

















mercredi 28 octobre 2015

lundi 26 octobre 2015

Le grand art du Rien-foutre et du Rien-à-foutre !


Cioran sur son balcon, fier de sa rambarde bricolée.


Si je ne fais strictement rien de mes journées et de mes nuits, c'est d'abord par choix de vie et par tempérament. Ce luxe inoui implique l'endurance d'une misère certaine et autres inconvénients. Et l'on expérimente alors sans tricher si l'on a bien compris la fameuse nuance schopenhauerienne entre l'Ennui et l'Indifférence. Mieux vaut en effet quand on ne veut vraiment rien foutre atteindre le stade du rien à foutre radical — auquel n'atteignent, les veinards !, que ceux qui ont une fois pour toutes compris que tout est foutu d'avance.

Au bout de plus de vingt ans d'un tel mode d'existence, on est rompu à l'exercice sans vergogne de l'inaction et on n'imagine certes pas retourner faire quoi que ce soit à l'extérieur (et certainement pas dire "oui chef !"), ni se remettre, dans sa tanière, à quelques occupations utiles et autres hobbies. 

Cioran, un gars du genre nerveux, lui, raffolait du bricolage pour calmer ses nerfs et, d'après le témoignage de sa sublime et patiente compagne Simone Boué, obtenait des résultats aussi catastrophiques qu'esthétiquement monstrueux. Elle aurait préféré un robinet qui fuit au même robinet réparé par Cioran. 

Quand il pouvait disposer, près de Nantes, d'une villégiature à la cambrousse, il se jetait à corps perdu dans du jardinage dévastateur avec pelle, pioche, rateaux, tronçonneuse. Derrière lui rien ne repoussait. 

Quand on lui offrit, contre son gré, un poste de télé il passa des jours, pour capter les programmes, à le suspendre au plafond de sa mansarde avec un brouillon système de cordes et de crochets vissés de traviole, qui menaçaient de céder vu le poids de l'engin. Et comme il ne supportait décidément pas de possèder un infernal téléviseur, et qu'il se cognait sans cesse la tête si il ne se baissait pas, il s'en débarrassa aussitôt avec rage et soulagement.

Mieux valait ne pas s'accouder à la rambarde de son balcon vertigineux : il l'avait rafistolée lui-même !

J'ai eu moi-même, autrefois, la lubie dévastatrice de retaper tout seul de vieilles fermes, d'y refaire le toit, la plomberie, l'électricité, le tout-à-l'égout, d'installer une salle-de-bains et des cabinets, etc… Je tentais même de réparer le vieux tracteur rouillé dans la grange. 

Ces masures, après mes bricolages, s'avérèrent encore plus inhabitables qu'avant. Aussitôt je déménageais à-la-cloche-de-bois et j'allais louer une autre baraque délabrée quelques kilomètres plus loin et recommençais le même cirque. Je dûs fuir les propriétaires fulminants en me réfugiant cette fois en ville, où j'entrepris d'aménager à mon goût des appartements pourtant classés monument historique. La police s'en méla, et les sapeurs-pompiers, et la Préfecture. 

Alors je n'ai plus eu d'autre solution que d'aller me cacher dans une plus vaste métropole, en évitant d'apporter mes outils. J'en ai profité pour démissionner (en déchirant ma Carte de Presse) et j'allais désormais me contenter de ne plus bouger de ma chaise sauf pour aller m'allonger sur mon divan ou carrément me coucher. 

J'avais pris conscience de mes incompétences : ne sachant rien faire de mes dix doigts, dès lors je ne ferais plus rien. Je me tiens à ce programme minimaliste et périlleux depuis 1992. Et compte bien ne jamais plus y déroger.

Il serait excessif toutefois de prétendre ne rien savoir faire de mes deux mains.

Je sais rouler des cigarettes comme personne, avec du tabac trop gros et trop sec, dans du papier non-gommé.

Je pianote mes vieilles machines-à-écrire avec grande vélocité et sans regarder mes doigts.

Je fais hurler les cordes de ma guitare.

Et accessoirement je puis distribuer avec efficacité des taloches et des beignes.

Autant d'activités dites manuelles qui restent toutefois, comme mes trois siestes quotidiennes, des variantes du grand art du Ne-rien-foutre, lequel relève de celui, majeur, du Rien-à-foutre

Sur le piano-à-lettres, j'ai dû humblement admettre que je suis bien incapable de jouer la musique des autres. Je me contente d'improviser ce qui me chante, même si ma musique est farcie de fausses notes : elles font la singularité inimitable de qui ne saurait singer les autres.

Sur ma Stratocaster ou ma Dobro, trop immodeste pour me croire capable d'originalité, j'ai la prétention inouie d'imaginer que je ne singe pas si mal que cela, et sans fausses notes, les madrés tricoteurs de riffs, bluesmen dingos et autres demeurés du pub-rock et du rythm'n blues. (Dans le genre des videos ci-dessous : de Little Bob, incurable péché de jeunesse !, aux écossais Nimmo Brothers, découverts l'autre jour ou encore Mason Rack Band, autant de ringards"old school" certes ! mais qui ne donnent pas, eux, dans la vomitive bluette des goûts contemporains !)

Cioran savait pianoter une machine-à-écrire, sur laquelle il se défoulait comme personne. Mais on ne peut certes pratiquer cet engin toute la sainte journée, surtout quand on est le roi du bref et du laconique. Ainsi allait-il se venger sur la plomberie de la mansarde ou sur la chasse  des chiottes du palier.

Moi, je ne lui aurais pas offert une télé pour distraire son cafard des heures trop creuses. Mais une Stratocaster, un ampli Vox et des disques de Johnny Winter, Buddy Guy, Little Bob Story ou Doctor Feelgood.

Ah ! Imaginer Cioran se lançant à fond dans One way out, Black Betty ou Don't let me be misunderstood Avec, comme batteur, sa bête noire : la voisine nonagénaire du dessous, qui tape frénétiquement son plafond avec le manche à balai !
L. W.-O.







vendredi 16 octobre 2015

Cioran, Beckett, Michaux, Ionesco et James Brown






Encore lui !
Ça commence à bien faire avec Cioran ?
Sublime Cioran, qui plombe l'ambiance !
Mais dope son homme !
À bon entendeur : ceux que Cioran insupporte peuvent être sûrs qu'ils me tapent sur les nerfs d'avance.
Je remets donc quelques nouvelles couches d'encre noire sur leur vie en rose.

Petite précision : je ne vais pas chercher, comme tout le monde, des citations déjà mises en ligne par Machin ou Tartempion et ne pratique pas le copié/collé bien pratique (et sans garantie d'exactitude !). 
Les citations frelatées de Cioran pullulent par exemple sur les réseaux sociaux, retouittées à la volée par des gens qui n'ont jamais pris la peine de le lire pour de bon.
La même calamité touche Thomas Bernhard, Clément Rosset, Nietzsche, Beckett, Michaux et autres princes : leurs livres non lus sont débités en amuse-gueule apéritifs et festifs par les feignants du bulbe.
Peanuts !
Pensées pour album disait déjà Thomas Bernhard. 
Combien de parents d'élèves retouittent des formules pourtant sorties de De l'inconvénient d'être né !
Le lecteur sérieux de Cioran doit avoir au moins la vie qui va avec, n'est-ce pas !
Je tire mes savoureux extraits des ouvrages que j'ai sous les yeux depuis tant d'années, et les retape naturlich, avec mes doigts et mes rhumatismes, en tirant la langue et en clignant des yeux. C'est du garanti lu et applaudi cent fois. On ne risque donc guère de tomber ailleurs sur de tels bons morceaux. Et bien-sûr on n'a pas fini d'en déguster ici.
(On trouvera la chose en fin de billet)



LA FINE ÉQUIPE & MISTER DYNAMITE

Lire en douce Cioran tout en écoutant James Brown à fond est la garantie de chasser efficacement les démons et tenir à distance la connerie. It's a man's man's man's world !
La légende dit même que publiquement Cioran avouait écouter Bach et les mélopées hongroises, mais dès qu'il se retrouvait seul il mettait Sex Machine sur son tourne-disque et montait le son et se trémoussait jusqu'à la transe. 
Ainsi calmait-il un temps les fameuses fourmis qui lui rongeaient les guibolles et dont les médecins ricanaient quand il allait chercher remède. (L'Onfray, lui, pleure sur Mon Vieux de Daniel Guichard ou dorlote sa prostate en regardant Michel Drucker : chacun son style n'est-ce pas !)
James Brown à fond dans la mansarde c'était aussi pour Cioran histoire de se venger un peu de la vieille voisine du dessous qui faisait gueuler sa télé.
On dit même qu'une espèce de "boum" secrète a plus d'une fois réuni chez Cioran ses copains Beckett, Michaux et Ionesco, qui s'électrisaient et tressautaient sur I got the Feelin' , au risque de crever le branlant plancher de la mansarde ! 
La fine équipe se retrouva paraît-il un soir à un concert de Mr Dynamite, au premier rang, juste sous les baffles de la sono. Un film culte existerait de cette séance frénétique de Mashed Potatoes, Moon Walk, Boogaloo, Camel Walk et Funky Chicken.
Rien que de s'en faire soi-même le film est déjà dopant.
Get on the good foot !

L. W.-O.






"Comment trouver le ton juste ?"

CIORAN, EXTRAITS DES CAHIERS


Dans ton âme il y avait un chant : qui l'a tué ?

Pour être dans le vrai, on n'a en tout qu'à se tenir à une égale distance des emballés et des aigris.


Je me méfie de tout homme qui veut commander à un autre homme. C'est là un instinct profond, commun à tout le monde ; est-ce supériorité ? est-ce déficience ? je crois ne pas le posséder. L'idée même de donner un ordre m'est étrangère. En recevoir non moins. Ni maître, ni esclave. Éternellement, rien.


Je n'aime pas les livres écrits à froid. D'autre part, ceux qui vibrent de chaleur ne laissent pas d'être irritants. Comment trouver le ton juste ?


Je trouve rassurant d'avoir dépassé la cinquantaine. Le gros effort a été fourni, le plus lourd fardeau porté.


Du matin au soir, et des heures durant la nuit, un monologue saugrenu, d'une ineptie traversée d'éclairs.


Ce n'est pas du contact avec les choses, c'est du contact avec les êtres que naît le dégoût.

Toutes les fois que vous vous trouvez devant un texte trop bien écrit, sachez que vous n'avez pas affaire à un sage.

Personne ne devinera jamais de quelle faculté de cafard je dispose.

Je lis, je lis, et, sauf de rares exceptions, je ne trouve aucune réalité aux œuvres que je lis. Que leur manque-t-il ? Je ne saurais le dire. Le poids ? Sans doute, mais qui leur confère du poids ? Une passion ou une maladie — rien d'autre. Encore faut-il que les malades et les passionnés aient quelque talent. Ce qui est sûr c'est qu'un talent sans passion ni maladie ne vaut rien ou presque.

La seule ville où le ridicule ne tue pas, c'est Paris. C'est que le faux y est admis et y triomphe presque toujours : rien de plus propre à oblitérer le sens du ridicule.

Nous ne pardonnons jamais à ceux qui font appel à notre orgueil.

L'écrivain véritable s'attache à sa langue maternelle et ne va pas fureter dans tel et tel idiome étranger. Savoir se borner — tel est son secret. Rien n'est si funeste à l'art qu'une trop grande ouverture d'esprit.

Je voudrais pouvoir écrire avec la liberté d'un Saint-Simon, sans m'embarrasser de grammaire, sans la superstition du bon usage et la terreur du solécisme. Il faut friser à chaque instant l'incorrection, si on veut une allure vivante au style. Se surveiller, se corriger, c'est le tuer. Le malheur d'écrire dans une langue d'emprunt : vous ne pouvez vous permettre le luxe de la renouveler par des fautes bien à vous.

Le véritable écrivain ne pense pas au style ni à la littérature : il écrit — tout simplement, c'est-à-dire qu'il voit des réalités et pas des mots.


Cioran, Cahiers
© Gallimard
Choix et copie par L. W.-O.


samedi 29 août 2015

Tropical Heatwave










Comme chaque année, la canicule, depuis fin mai, écrase son homme dans cette ville où la propagande municipale admet certes qu'il fait peut-être désormais sous notre latitude la même température qu'à Avignon à la Libération et va jusqu'à reconnaître que selon quelques spécialistes portés sur l'exagération alarmiste, le climat d'Alger et du Sahara règnera par ici un jour, entre Rhône et Saône, mais seulement à l'horizon 2100, autrement dit quand nous serons tous tellement morts que nous ne serons plus vraiment en mesure de nous en plaindre. Or si j'en juge par l'impartial thermomètre que j'ai cloué à l'extérieur de ma fenêtre, on atteint les 50 degrés, à l'ombre naturlich !, et l'appareil reste modeste dans son estimation calorique : il n'est gradué que jusque-là. Et cela dure depuis dix ans au moins. Ce qui signifie donc qu'il fait déjà, par ici, n'en déplaise à la propagande municipale, dans cette ville jadis réputée pour son brouillard et son hygrométrie, et cela depuis quelque longue lurette, la même température, de mai à octobre, qu'à Ouagadougou ou à la Compagnie Pordurière du Petit Togo. Comme en témoignent d'ailleurs le pullullement des moustiques géants, porteurs de la dengue, et même les escadrilles de mouches tsé tsé que je passe mes journées à écraser dans ma cuisine avec un numéro de Philosophie Magazine remonté des poubelles à cet effet, non pas certes pour le lire. (Je suis complètement abruti par le délire calorique mais pas au point de lire une tapette-à-mouches.) Impossible de rien faire d'autre qu'écouter de vengeresses musiques de circonstance.
L. W.- O.

mardi 25 août 2015

It's a wonderful life



Video : Sparklehouse (musique) & Guy Maddin (Film)


"Je chante et pleure, et veux faire et défaire, 
J'ose et je crains, et je fuis et je suis, 
J'heurte et je cède, et j'ombrage et je luis, 
J'arrête et cours, je suis pour et contraire,

Je veille et dors, et suis grand et vulgaire, 
Je brûle et gèle, et je puis et ne puis, 
J'aime et je hais, je conforte et je nuis, 
Je vis et meurs, j'espère et désespère ;

Puis de ce tout étreint sous le pressoir, 
J'en tire un vin ores blanc, ores noir, 
Et de ce vin j'enivre ma pauvre âme,

Qui chancelant d'un et d'autre côté, 
Va et revient comme esquif tempêté, 
Veuf de nocher, de timon et de rame."
Abraham de Vermeil