vendredi 16 octobre 2015

Cioran, Beckett, Michaux, Ionesco et James Brown






Encore lui !
Ça commence à bien faire avec Cioran ?
Sublime Cioran, qui plombe l'ambiance !
Mais dope son homme !
À bon entendeur : ceux que Cioran insupporte peuvent être sûrs qu'ils me tapent sur les nerfs d'avance.
Je remets donc quelques nouvelles couches d'encre noire sur leur vie en rose.

Petite précision : je ne vais pas chercher, comme tout le monde, des citations déjà mises en ligne par Machin ou Tartempion et ne pratique pas le copié/collé bien pratique (et sans garantie d'exactitude !). 
Les citations frelatées de Cioran pullulent par exemple sur les réseaux sociaux, retouittées à la volée par des gens qui n'ont jamais pris la peine de le lire pour de bon.
La même calamité touche Thomas Bernhard, Clément Rosset, Nietzsche, Beckett, Michaux et autres princes : leurs livres non lus sont débités en amuse-gueule apéritifs et festifs par les feignants du bulbe.
Peanuts !
Pensées pour album disait déjà Thomas Bernhard. 
Combien de parents d'élèves retouittent des formules pourtant sorties de De l'inconvénient d'être né !
Le lecteur sérieux de Cioran doit avoir au moins la vie qui va avec, n'est-ce pas !
Je tire mes savoureux extraits des ouvrages que j'ai sous les yeux depuis tant d'années, et les retape naturlich, avec mes doigts et mes rhumatismes, en tirant la langue et en clignant des yeux. C'est du garanti lu et applaudi cent fois. On ne risque donc guère de tomber ailleurs sur de tels bons morceaux. Et bien-sûr on n'a pas fini d'en déguster ici.
(On trouvera la chose en fin de billet)



LA FINE ÉQUIPE & MISTER DYNAMITE

Lire en douce Cioran tout en écoutant James Brown à fond est la garantie de chasser efficacement les démons et tenir à distance la connerie. It's a man's man's man's world !
La légende dit même que publiquement Cioran avouait écouter Bach et les mélopées hongroises, mais dès qu'il se retrouvait seul il mettait Sex Machine sur son tourne-disque et montait le son et se trémoussait jusqu'à la transe. 
Ainsi calmait-il un temps les fameuses fourmis qui lui rongeaient les guibolles et dont les médecins ricanaient quand il allait chercher remède. (L'Onfray, lui, pleure sur Mon Vieux de Daniel Guichard ou dorlote sa prostate en regardant Michel Drucker : chacun son style n'est-ce pas !)
James Brown à fond dans la mansarde c'était aussi pour Cioran histoire de se venger un peu de la vieille voisine du dessous qui faisait gueuler sa télé.
On dit même qu'une espèce de "boum" secrète a plus d'une fois réuni chez Cioran ses copains Beckett, Michaux et Ionesco, qui s'électrisaient et tressautaient sur I got the Feelin' , au risque de crever le branlant plancher de la mansarde ! 
La fine équipe se retrouva paraît-il un soir à un concert de Mr Dynamite, au premier rang, juste sous les baffles de la sono. Un film culte existerait de cette séance frénétique de Mashed Potatoes, Moon Walk, Boogaloo, Camel Walk et Funky Chicken.
Rien que de s'en faire soi-même le film est déjà dopant.
Get on the good foot !

L. W.-O.






"Comment trouver le ton juste ?"

CIORAN, EXTRAITS DES CAHIERS


Dans ton âme il y avait un chant : qui l'a tué ?

Pour être dans le vrai, on n'a en tout qu'à se tenir à une égale distance des emballés et des aigris.


Je me méfie de tout homme qui veut commander à un autre homme. C'est là un instinct profond, commun à tout le monde ; est-ce supériorité ? est-ce déficience ? je crois ne pas le posséder. L'idée même de donner un ordre m'est étrangère. En recevoir non moins. Ni maître, ni esclave. Éternellement, rien.


Je n'aime pas les livres écrits à froid. D'autre part, ceux qui vibrent de chaleur ne laissent pas d'être irritants. Comment trouver le ton juste ?


Je trouve rassurant d'avoir dépassé la cinquantaine. Le gros effort a été fourni, le plus lourd fardeau porté.


Du matin au soir, et des heures durant la nuit, un monologue saugrenu, d'une ineptie traversée d'éclairs.


Ce n'est pas du contact avec les choses, c'est du contact avec les êtres que naît le dégoût.

Toutes les fois que vous vous trouvez devant un texte trop bien écrit, sachez que vous n'avez pas affaire à un sage.

Personne ne devinera jamais de quelle faculté de cafard je dispose.

Je lis, je lis, et, sauf de rares exceptions, je ne trouve aucune réalité aux œuvres que je lis. Que leur manque-t-il ? Je ne saurais le dire. Le poids ? Sans doute, mais qui leur confère du poids ? Une passion ou une maladie — rien d'autre. Encore faut-il que les malades et les passionnés aient quelque talent. Ce qui est sûr c'est qu'un talent sans passion ni maladie ne vaut rien ou presque.

La seule ville où le ridicule ne tue pas, c'est Paris. C'est que le faux y est admis et y triomphe presque toujours : rien de plus propre à oblitérer le sens du ridicule.

Nous ne pardonnons jamais à ceux qui font appel à notre orgueil.

L'écrivain véritable s'attache à sa langue maternelle et ne va pas fureter dans tel et tel idiome étranger. Savoir se borner — tel est son secret. Rien n'est si funeste à l'art qu'une trop grande ouverture d'esprit.

Je voudrais pouvoir écrire avec la liberté d'un Saint-Simon, sans m'embarrasser de grammaire, sans la superstition du bon usage et la terreur du solécisme. Il faut friser à chaque instant l'incorrection, si on veut une allure vivante au style. Se surveiller, se corriger, c'est le tuer. Le malheur d'écrire dans une langue d'emprunt : vous ne pouvez vous permettre le luxe de la renouveler par des fautes bien à vous.

Le véritable écrivain ne pense pas au style ni à la littérature : il écrit — tout simplement, c'est-à-dire qu'il voit des réalités et pas des mots.


Cioran, Cahiers
© Gallimard
Choix et copie par L. W.-O.


2 commentaires:

Luc-Antoine MARSILY a dit…

Bonjour ! L'excellent Schiffter m'a indiqué cette adresse. Bien sûr, aucune déception.
Une légère inquiétude cependant : vous êtes sûr pour Cioran et James Brown ?
Je le pensais fan de Wilson Pickett plutôt...
Go on !

L. Watt-Owen a dit…

Pourquoi pas aussi le grand Wilson Pickett effectivement ?!
En tout cas on sait que Cioran exécrait Gilbert Bécaud, sur lequel il a écrit les pires vacheries.
Et il ne supportait aucun des yéyés et autres crétins du hit parade que faisaient gueuler les transistors et la télé au 26 rue de l'Odéon.
Claude François devait le mettre hors de lui : en revanche Deleuze en raffolait. Mais les goûts musicaux (et littéraires) de Gilles Deleuze laissent un tantinet à désirer, n'est-ce pas !
La discothèque des écrivains, plus encore que leur bibliothèque, voilà ce qui nous en dirait vraiment sur eux.
Merci de votre curiosité pour le bordel de ce blog.
Repassez quand vous voulez !
L.W.-O.