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vendredi 9 décembre 2016

Les "Que-la-gueule-de-bonne"


"Ah ceux-là, ils n'ont que la gueule de bonne !" : voilà ce que je marmonne quand j'éteins mon MacBook ou referme le journal, comme ma mémé de la montagne quand elle coupait la télé ou réussissait à mettre enfin dehors des fâcheux baratineurs. Il semblerait que cette expression soit une exclusivité de ma montagne à vaches, car je n'en trouve nulle trace sur la Toile. Elle ne dit pas autre chose que ce qu'écrivait Clément Rosset dans un de ses morceaux de bravoure les plus irréfutables  : " (La sottise) reçoit et émet un nombre infini de messages. La sottise est de nature interventionniste : elle ne consiste pas à mal ou ne pas déchiffrer, mais à continuellement émettre. Elle parle, elle n'a de cesse d'en "rajouter". " J'observe que cette citation de Clément Rosset est une des plus copiées-collées en ligne sur les réseaux dits sociaux par les "Que-la-gueule-de-bonne", qui, le plus sérieusement du monde, s'en réclament et l'applaudissent. Si les "Que-la-gueule-de-bonne" lisaient vraiment Clément Rosset ils ne s'épancheraient pas à gros bouillon sur la Toile. On reconnait d'ailleurs un lecteur sérieux de Clément Rosset à ce qu'il n'est nullement un tel "Que-la-gueule-de-bonne".
L. W.-O.

Extraits du livre de 
Clément Rosset, 
Le Réel, traité de l'idiotie, 
d'où cette citation est extraite.

(cliquer pour lire à l'aise)





dimanche 19 juin 2016

" Et comment savez-vous que vous n'êtes pas déjà mort ? "




Penché sur le papier que je griffonne ou martèle avec mon Olympia de Luxe de 1963, je ne lève la tête que pour admirer les beaux nuages qui passent majestueusement à hauteur de ma terrasse babylonienne. Je caresse les flancs de ces étonnants bestiaux, me resserre un godet de vin des Abymes, trinque avec Bukowski qui chantonne en boucle "I am still here, leaning toward this machine", je roule une cigarette comme je tape : sans regarder mes doigts et tout en me goinfrant de Panettone, je remets Gil Scott Heron et j'avise l'heure sur ma montre en panne.





Plissant les yeux, j'essaye de distinguer au loin, là-bas en bas, si ces hordes braillardes sont une manif de la CGT, une charge de CRS, la Gay Pride, un vide-greniers de parents d'élèves, la Zombie Walk, ou des régiments de hooligans. Mes pauvres yeux ne font pas plus de différence que ma pauvre tête entre ces troupeaux nerveux et excités. Je me contrefous de l'actualité qui dynamise mes délirants contemporains. Sous les yeux de Raymond Carver, je m'envoie cul sec un verre d'Abymes en même temps qu'un poème de Miroslav Holub :

"D'aucuns s'agitent
comme s'ils n'étaient pas encore nés.
Un jour toutefois
William Burroughs, interrogé par un étudiant sur
son opinion au sujet d'une
éventuelle vie posthume,
dit :
— Et comment savez-vous que vous n'êtes pas déjà mort ?"

Écrire est pour moi le seul moyen infaillible de le vérifier.

L. W.-O.



jeudi 8 septembre 2011

Shoot'em up !





" Toujours le mot de Stendhal à Mérimée en le voyant étudier encore à un certain âge : Il ne s'agit plus de passer votre temps à viser. Vous êtes sur le champ de bataille. Il faut tirer ! "

Paul Léautaud, Journal Littéraire
Mercredi 10 janvier 1923


RAPPEL

Paul Léautaud et W.-S.  Burroughs dans La Main de singe


jeudi 7 avril 2011

ILLOUMINÉCHEUNES








Ce n'est pas sans honte que j'avoue m'être assis, moi aussi, l'autre jour, comme tant de gogos déjà avant moi, face à la Dream Machine de Bryon Gysin. "La première œuvre d'art qu'on regarde les yeux fermés" dit Gysin. Cette machine a surtout fait rêver ceux qui n'ont jamais eu l'occasion de la voir. Et ceux qui sont déjà bien lancés dans un trip avant d'y coller leurs paupières. 
Je n'ai pas été déçu. Au contraire, car je m'attendais à pire flop. 
Mettons que ce que j'ai vu était du même ordre, mais en moins puissant, que le psychédélisme lumineux que provoque d'ordinaire ma lubie de regarder la télévision dans le noir, de très près mais les yeux clos et le son à fond. Quant à l'effet stroboscopo-hypnotique il n'impressionnera guère quiconque a traîné en philosophe au Luna Park, ou fréquenté une boîte de nuit, même la plus minable, ou conduit en baîllant la nuit sur le périphérique ou un jour de grand soleil, sur la Nationale 7, dans ses portions platanifères.
C'est d'ailleurs, d'après la légende de ce dingo, en fermant les yeux tandis que le train ou l'autocar fonçait  en plein cagnard le long de la Côte d'Azur que Bryon Gysin eut l'illumination de ces illuminations stroboscopiques et tâcha dès lors de trouver moyen mécanique de reproduire cette expérience stupéfiante à volonté. Burroughs, bon client toujours déjà bien parti, se chargea d'en faire la réclame : il confessait se coller devant l'engin mirobolant durant des heures pour se nettoyer synapses et nerfs. (Il trouvait également éclairant de se coller pendant des heures au premier rang devant la tribune lumineuse de Ron Hubbard.)
Mais cette dream machine n'est rien d'autre que la version psychédélique et abstraite des sublimes zootropes et praxinoscopes. Je possédais, môme, un de ces joujous bluffant. J'inventais des images, pour changer un peu de la seule de ce zootrope. Puis un jour on a eu la télé.
Cela fait depuis 1967 que ces deux allumés de Burroughs et Gysin m'amusent beaucoup, car ils se sont beaucoup amusés, se permettant le pire en découpant la paperasse morte, les images mortes, le flux des paroles mortes, quasi seuls au sommet de l'Everest des déjections humaines : leur art du recyclage et du détournement a, depuis eux, fait flores. Il a inspiré par exemple le copier/coller et  plus largement, tout l'usage de l'univers cybernétique. Et leur absence de scrupules a fait planétairement jurisprudence. 
Tout est permis.
Do easy.
Le cisaillement lumineux ou verbal fut leur méthode, empruntée aux dadaïstes et américanisée : c'est le truc de la coupe sombre et de l'illusion d'optique. Les deux mômes Arthur Rimbaud et Isidore Ducasse en avaient été les inventeurs, taillant sans vergogne leur bigarré costume de poète sauvage dans les ouvrages qui s'entassaient à portée de leur main, œuvres des maîtres de l'inspiration calibrée grandiose, interminable baratin scientifique, et rébarbative prose pédagogique.
Cette lampe de chevet très vintage ne fait décidément pas d'ombre à la concurrence rayonnante de la vieille lanterne de la rue de la Vieille-Lanterne, dream machine absolue, elle, à laquelle, jadis, un rêveur d'une autre envergure, lui, se pendit en y nouant sa cravate.
L. Watt-Owen