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dimanche 22 novembre 2015
Le tir dans Paris / Alfred Jarry
"Casque d'Or ? Une sale bonne femme !"
" La plupart des journaux ont décrit, sur des informations inexactes, ce qu’ils ont appelé « la vendetta de Charonne », laquelle se serait exercée au sujet d’une jeune femme surnommée Casque d’Or.
Nous trouvant copieusement informé, notre amour de la vérité nous reprocherait de ne point rétablir les faits.
Ce n’est pas la première fois que la presse aura « pris le Pirée pour un homme » ; mais nous ne nous expliquons pas cette dernière erreur grossière. Le « Casque d’Or » est une manifestation sportive bien connue, une « coupe », une épreuve dans le genre du « Bol d’Or », avec cette différence que le Bol d’Or est une course vélocipédique et le Casque d’Or une sorte de « poule » au couteau et au revolver.
Ajoutons que, sur une pétition de plusieurs sociétés de tempérance, à la coupe traditionnelle, regrettable encouragement à l’ivrognerie, a été substituée, comme prix, une jeune femme, choisie pour sa beauté et le précieux éclat fauve de sa chevelure.
Le match s’est disputé cette année entre deux sociétés de Belleville et de Charonne, qui avaient pour chefs d’équipe respectifs les professionnels Mandat et Lecca. Celui-ci nous prie d’insérer qu’il désire n’être point confondu avec Lesna, le célèbre coureur cycliste. Voici les résultats :
Première manche. – Elle est gagnée aisément, à Popincourt, par Mandat, déjà détenteur du Casque d’Or.
Deuxième manche. – La deuxième manche a lieu rue des Haies. Lecca, par une tactique habile, devient à son tour possesseur du Casque d’Or.
Après « la belle », Lecca reste imbattu, mais les efforts du vaillant champion l’ont épuisé. Il est actuellement en traitement à l’hôpital Tenon.
La police a assuré le service d’ordre et a fait en sorte, avec son affabilité coutumière, que les matcheurs ne fussent point dérangés.
Pour complaire à divers correspondants, nous ferons suivre ce compte rendu de quelques renseignements sur le tir au revolver dans Paris.
L’observateur le plus superficiel n’a pas manqué d’être frappé de la similitude de nos grandes avenues – et même de n’importe quelle rue – avec le dispositif d’un stand. Les maisons, ingénieusement disposées des deux côtés de la voie et parallèlement, empêchent tout écart du tir qui puisse être dangereux pour les spectateurs. Un grand nombre de rez-de- chaussée sont revêtus à cet effet, de plaques de tôle, ajustables à volonté. On reprochera tout au plus aux grandes avenues que leur largeur excessive risque de nuire à la rectitude de la visée, alors qu’une rue étroite est comme un prolongement du canon de l’arme qui guide à son but, comme à bout portant, le projectile. Mais personne n’ignore que ces grandes avenues sont spécialement réservées à ce que nous appellerons « les tirs de guerre en chambre », quand l’armée ou la police jugent à propos de s’exercer au maniement des armes à feu sans sortir des fortifications. Ayant pour cible le plus souvent une foule, opérant eux-mêmes en troupe, les tireurs peuvent mériter des distinctions honorifiques sans avoir à s’inquiéter de trop de précision. Mais ces stands sont le monopole de l’État, et le simple particulier qui voudrait s’y faire la main individuellement, dans l’intérêt de cette partie de la défense nationale, sa propre sécurité, serait appréhendé avec violence.
L’amateur modeste trouvera où satisfaire ses goûts balistiques en pratiquant le revolver dans les rues peu fréquentées et de préférence la nuit. À cause du léger écart occasionné par la déviation de la balle quand elle passe du barillet dans le canon, il sera sage de ne pas ambitionner de cible de diamètre moindre qu’une tête humaine. L’éclairage judicieux et abondant des rues de Paris favorise ce sport, il n’a pu être établi, par une municipalité maternelle, dans une autre intention. Il est évident, en effet, que la lumière est superflue pour toute occupation nocturne en plein air autre que le tir, qu’il s’agisse de marche à pied, normale ou titubée, d’effraction, de poésie ou d’attentat aux mœurs.
Les amateurs à la vue faible qui trouveraient l’éclairage moderne trop aveuglant ont à leur disposition, par les soins d’un entrepreneur philanthrope, M. Levent, des lanternes à huile, à la lueur douce, dont la distribution au public se fait de discrète façon. Il semble que l’inventeur laisse ces lanternes à leur initiative personnelle, de sorte qu’elles apparaissent dans des endroits de leur choix, comme des vers luisants. Elles se plaisent parmi les ruines, et il est rare qu’après avoir démoli une maison on n’en voie pas poindre sur les décombres spontanément trois ou quatre, lesquelles se laissent sans difficulté capturer.
L’inspecteur de la Sûreté Rossignol écrit dans ses mémoires qu’il est bon, si l’on est attaqué ou si l’on attaque quelqu’un, de tirer toujours deux coups de revolver, le premier dans le ventre du sujet, le second en l’air. À l’arrivée de la police – laquelle accourt à ce signal convenu – on déclare avoir tiré le premier coup en l’air et le second... quand on n’a pu faire autrement. Ce faible débours d’imagination consolide la réputation d’un honnête homme.
Remarquons que l’amateur inexpérimenté peut tirer autant de coups de revolver qu’il lui plaira dans le ventre de qui lui plaira, jusqu’à ce qu’il soit informé, d’une manière quelconque, qu’il a touché le but. Il n’a qu’à signaler ensuite que toutes ses cartouches, moins une, ont été brûlées en l’air.
Le coût d’une cible humaine est de seize francs. Pour assurer la régularité des épreuves, les revolvers dont la longueur n’atteint pas quatorze centimètres sont prohibés.
Par abonnement annuel, pour cette même somme de seize francs versée d’avance, le contribuable a droit à un nombre de cibles illimité. "
Alfred Jarry
samedi 9 mars 2013
" Les femmes, le sein nu courent, impudentes et lubriques, dans les rues ; les hommes brûlent d’une ardeur de bouc. "
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| Alfred Jarry, Le Moutardier du Pape |
Le Grand Muletier :
"Le Pape sait tout faire très bien, c'est son métier :
il est infaillible."
Alfred Jarry, Le Moutardier du pape
On peut feuilleter en ligne et télécharger
le PDF de l'Édition Originale
sur le riche site de la B.M. de Laval
« Seigneur, j’arrive d’Italie. De Naples. J’ai d’horribles choses à te rapporter. Les marécages du péché envoient jusqu’au ciel leurs effluves empestés ! Tous les liens de la décence sont relâchés ! On se gausse des Saints Commandements que Tu as toi-même donnés sur le Sinaï. La ville assiégée par le roi des Français, s’adonne aux plus effroyables abominations. Les femmes, le sein nu courent, impudentes et lubriques, dans les rues ; les hommes brûlent d’une ardeur de bouc. Le vice répond au vice. La mer reflue jusque dans les ruelles et le soleil déjà s’est obscurci, mais nul ne prête attention aux signes, qu’ils soient terrestres ou célestes ! Plus de distance entre les classes ! Le roi fréquente les lupanars, tandis que le faquin pénètre dans le palais pour aller trouver les vénales concubines ! Les chiens et les coqs, certes, connaissent l’époque du rut, mais les Napolitains, eux, sont des animaux tout au long de l’année ! La ville tout entière est une immense chaudière où bouillonnent les passions. Si l’Italie est de tous les peuples d’Europe celui que l’amour rend le plus fou, Naples est à l’Italie ce que l’Italie est à l’Europe ! Le siège de la ville a porté la frénésie sexuelle au paroxysme de la démence. Point d’égards pour la vieillesse, point de pitié pour la jeunesse ! On promène par les rues, en cortège de fête, des membres virils d’une taille colossale, telles des divinités ; les jeunes filles les entourent de leurs rondes et les adorent comme des idoles toutes-puissantes. Et dans Ton Église, j’ai vu le prêtre devant l’autel, avec une créature vénale ! »
Une tragédie céleste en cinq actes
Traduction revue et augmentée
par Pierre Gallissaires
coédition Agone / Cent Pages
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