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| Plafond de Montaigne. Pour voir une image en très haute définition de ce plafond en l'état actuel, on cliquera ici. |
À la suite de mon billet évoquant Montaigne, quelques lecteurs me demandent où l'on peut bien dénicher Le Plafond de Montaigne, de Frédéric Schiffter, dont je faisais furtive publicité.
Paru en 2004, cet ouvrage aussi singulier que réjouissant semble désormais épuisé (sans doute car son éditeur est encore plus épuisé : carrément kaputt ?). Je ne crois pas avoir repéré qu'il soit bientôt réédité, ce qui serait pourtant une idée lumineuse pour tout éditeur désirant se distinguer au-dessus du glauque océan de caca qu'est le commerce du livre.
Ceux qui le possèdent déjà, ayant eu la chance et la jugeotte de l'acquérir jadis en temps et heure, vernis de plusieurs relectures qui témoignent de son intéret inépuisable, ne risquent pas de le prêter à ceux qui en sont démunis. L'altruisme ingénu et la bonté d'âme n'animent guère les lecteurs d'auteurs dans le genre de Frédéric Schiffter. Au contraire : on se flatte de jouir "en suisse", comme on dit, d'un tel livre rare et incomparable, qui impose Frédéric Schiffter, à nos yeux difficiles et à notre peu baisante tête de bourrique, comme un auteur à qui on fait joyeusement de la place dans sa bibliothèque sur le même rayon que Clément Rosset et Cioran, tout à côté de Montaigne et Schopenhauer. Auteurs, comme par hasard, dont il est également question, outre Montaigne, dans Le Plafond de Montaigne.
Brèfle : je ne prèterai pas mes trois (oui : 3 !) exemplaires, même sous la menace. Quand à faire des photocopies, autant demander un selfie à Clément Rosset himself !
N'étant néanmoins point trop chien avec les honorables lecteurs de ce blog, je signale aux intéressés que l'on trouve Le Plafond de Montaigne sur le foisonnant marché cybernétique de l'occasion. Il en circule peu d'exemplaires, puisque ses lecteurs ne risquent pas de revendre les leurs : seuls quelques égarés et quelques critiques accablés de services de presse s'en sont débarrassés. L'ouvrage, déjà si singulier à sa parution, est ainsi devenu fort rare sur le marché : de fait ce livre, déjà exceptionnel par son style et son propos, puis légendaire car introuvable, est désormais un collector rarissime sur lequel on peut spéculer pas seulement intellectuellement.
Cette rareté garantit un tri sévère désormais parmi ceux qui aspirent à vouloir le possèder et le lire. Alors qu'à sa parution, n'importe quel gogo pouvait l'acquérir quasi dans n'importe quelle librairie pour trois francs six sous, il faudra désormais à l'aficionado putatif se saigner un peu plus cruellement. Et c'est une très bonne chose. Abject est l'esprit mesquin de tant de contemporains, de vouloir se payer le plus raffiné Champagne au prix de l'indigeste mousseux Kriter sinon du Champomy.
Les quelques piaffants prétendants à la lecture du Plafond de Montaigne testeront ainsi la puissance de leur désir de le lire. Il leur faudra "casquer" !
124,10 euros est déjà une somme conséquente mais mégoter serait d'une totale inélégance et d'une mesquinerie incompatible avec l'esprit d'une telle lecture. Le vrai lecteur déboursera avec le sourire et sans ciller 460 euros, sinon, s'il est vraiment bon prince et chic type, carrément 599 euros. Ces trois offres sur Amazon.
Quant aux radins, ils pourront frimer à bon compte en ne déboursant que 52,20 euros sur CDiscount ou PriceMinister (ah la honte !), ou se le faire offrir pour 182,50 euros sur Ebay.
Décidément fort chic avec mes lecteurs, j'en pirate ci-dessous quelques extraits — à mes risques et périls : car le redoutable pistolero Schiffter risque de m'en coller une entre les deux yeux et m'abattre comme le chien que je ne suis pas.
L. W.-O.
Bonus N°1 :
Tout savoir sur les inscriptions du plafond de Montaigne
grâce au site mirifique de l'Université de Tours
Bonus N°2 :
Extraits piratés de
Le Plafond de Montaigne
"Monsieur J'ai-des-projets…"
" Gamin, j'ai changé maintes fois d'école. C'est dans les cours de récréation que j'ai acquis la conviction, jamais ébranlée par la suite, que l'homme est un loup pour l'homme. Et, même si ce n'est pas très glorieux, je dois avouer que la peur que suscitent en moi les humains est une de mes passions dominantes.
Sans grand risque de me tromper, je pense que le pire est surtout à craindre de l'homme qui a des projets. Versant dans l'illusion que le neuf est possible sous le soleil, Monsieur J'ai-des-projets se figure qu'il en sera, comme il dit, le « promoteur » et l'« acteur », qu'il deviendra, en somme, indispensable. Rien de plus effrayant à mes yeux que cette obsession du projet. Je ne puis oublier que les cimetières sont pleins d'hommes indispensables et qu'ils y jetèrent avant eux, prématurément, quantité de gens qui ne furent pas très convaincus de la nécessité de leurs projets.
Mais je remarque que Monsieur J'ai-des-projets, représente une nuisance sans même qu'il passe à l'action : il suffit qu'il parle, qu'il déverse sans cesse et partout, comme on l'y autorise, le langage de la motivation et de l'investissement personnel. Jadis c'était le militant politique qui s'exprimait de la sorte, mais avec d'autres mots. Il ne se posait pas en homme motivé mais concerné. Il ne s'investissait pas dans tel ou tel objectif ciblé, mais adhérait à une cause et s'engageait à y faire adhérer les autres. Imprégné d'existentialisme sartrien, son projet était que le monde et les hommes aillent dans le sens historique du meilleur, fût-il au fond d'un charnier ou derrière des barbelés. À présent, les discours optimistes du militant politique ont laissé place aux parolesoptimisantes de Monsieur J'ai-des-projets. Non seulement ses palabres ne laissent présager elles aussi que de la casse, mais déjà, en elles-mêmes, de par leur diffusion médiatique, elles se répandent comme une pollution intellectuelle. Croyant incarner le nouveau sens de l'Histoire, l'Innovation, sans même recourir à l'existentialisme sartrien, Monsieur J'ai-des-projets milite, infatigable, dans le parti totalitaire de la vulgarité.
Davantage qu'à Lucrèce, l'Ecclésiaste me fait penser à Arthur Schopenhauer, auteur d'une philosophie du vouloir-vivre aveugle à l'usage des hommes sans projets.
Pour Schopenhauer la vie d'un humain n'a d'autre sens que de payer au prix fort le crime d'être né. Durant des années il lui faut satisfaire ses besoins, éviter la maladie, combattre la misère, se protéger de l'agressivité d'autrui, toutes sortes d'efforts humiliants car, in fine, il n'aura d'autre récompense que la décrépitude et ne trouvera de délivrance que dans la mort.
Le sentiment qui m'affecte depuis longtemps, est celui de la stérilité. Tout se passe comme si j'avais en moi un élan créateur destiné à exploiter de riches réserves de sens ou d'imagination, mais que je ne pouvais mettre en action faute d'une énergie suffisante. Sitôt que je me mets à une tâche, une voix intérieure m'en dissuade et je me sens disqualifié. Du coup, épuisé par l'inertie de mon génie, j'incline en permanence à dormir, autrement dit à opter pour la version inconsciente de ma stérilité. Mais comme nulle sieste, même répétée dans une journée, ne me déleste de cette pesanteur, je donne l'image d'un type n'ayant d'autre éthique que la flemme. Combien de fois, durant ma prime jeunesse, ma mère, mes maîtres à l'école, mes professeurs au lycée et même mes amis, me serinaient que j'étais un « fatigué de naissance ». Aujourd'hui encore, j'entends ce refrain. Mon père, lui, ne me fit jamais cette réflexion. Comme je l'ai déjà dit, il m'a vu naître et atteindre l'âge de neuf ans ; puis la vie s'est brutalement fatiguée de lui. Schopenhauer dit que le besoin métaphysique vient de la « stupéfaction douloureuse » qu'on éprouve face au spectacle de la vie ; je dirais plutôt que, pour moi, le goût de philosopher est venu suite à une douleur stupéfiante.
Après un désastre affectif, certains, paraît-il, trouvent la force de se reconstruire. Depuis près de quarante ans je me maintiens plutôt bien dans le délabrement, ballotté entre la tentation d'une vie sociale qui, à ce qu'on prétend, offre des consolations, et le réflexe de la déserter de peur de m'y dissoudre. N'étant visiblement pas fait pour ce monde, je me suis résigné à l'idée qu'il n'en existait pas d'autre et qu'il valait mieux que j'en fusse spectateur plutôt qu'acteur — vocation incertaine qui m'amène à n'être qu'un dilettante vaguement philosophe, vaguement esthète, sans autre projet que de jouir sans entraves de ses temps morts.
Si j'ai fait de Schopenhauer un de mes pères spirituels adoptifs, c'est parce que grâce à lui, je ne me sens aucunement coupable de ma vie comme velléité et comme contemplation. À l'en croire, le dilettante, sensible aux œuvres majeures de l'art et de la philosophie, présente un meilleur visage que l'homme d'action, celui qui aime à se qualifier de « professionnel », ou pire, de « pro ». Inversant une logique commune, Schopenhauer affirme que, pour être plein de vitalité, l'homme d'action est passif, tandis que, pour en manquer, l'homme de la contemplation est actif. Rien de plus illusoire que l'action dont s'enorgueillit le « pro ». S'il peut rendre compte des mobiles personnels de ses faits et gestes, il ignore tout de ses réels motifs qui ressortissent à la force impérieuse et aveugle du vouloir-vivre qui le manœuvre. Le dilettante, au contraire, observant à la loupe, dans une œuvre, la sempiternelle tragi-comédie des gesticulations de ses semblables, ne se laisse pas aveugler par le vouloir-vivre. Animé d'une vive démotivation, le voilà disposé à la connaissance, forme supérieure de l'action selon Schopenhauer, et même, parfois au génie créateur — deux activités relativement gratuites, sans grand danger pour les autres.
Le voilà condamné à la lucidité, avancerais-je pour ma part. La lucidité est la morsure de la mort dans la chair de la conscience. La douleur en est tantôt vive, tantôt lancinante. Une torture intime qui s'appelle le cafard. Comme le cafard n'est pas de tout repos, la morale est sauve."
Frédéric Schiffter, Le plafond de Montaigne
Bonus N°3 :
AMÈRES PARABOLES (fragment inédit de Cioran)
sur l'excellent blog Nos Consolations










