mercredi 18 janvier 2012

Au bistrot avec Manchette et Siniac !!!!

La promenade de Manchette, par L. W.-O. ©,  Berneval, juillet 2011 / click to enlarge
"Nous sommes tous dans la boue, 
mais certains regardent les étoiles."
Oscar Wilde




Les images animées de Jean-Patrick Manchette sont réputées assez rares, malgré tout il existe plusieurs bobines où sa bobine articule des mots et sourit énigmatiquement : il y joue sans hypocrisie ni mépris le jeu souvent ringard de l'interview. J'en donne deux nouvelles ci-dessous, après déjà deux autres (dont on trouvera les liens de bonus en bas de ce billet).

Mais on croyait que l'autre phénomène, son contemporain et ami Pierre Siniac, était absent de toute archive video. Aussi discret post-mortem que de son vivant. On se souvient de l'atroce découverte de son cadavre, en mars 2002,  à son domicile, des semaines après sa mort. " La solitude ça n'existe pas " serinait le transistor quand Siniac tapait ses improvisations burlesques. Ah ouais ? Avoir toujours un Siniac en train est l'hommage que l'on peut rendre à ce grand monsieur qui ne craignit pas d'œuvrer avec joie  et efficacité dans l'alimentaire et la férocité. Le roman noir dit français est une grosse farce, et le néo-polar une farce encore plus tartignolle. 
À part Manchette et Siniac qui d'autre ?
Pas chien, j'en rajoute juste deux : Francis Rick et Jean Amila.
Héroïques dactylographes alimentaires eux aussi.

En visionnant jusqu'au bout et par hasard ce documentaire ORTF (voir ci-dessous) consacré à la Série Noire, sur le site de l'INA, la surprise a été de taille lorsqu'après quelques minutes on voit apparaitre et causer l'auteur de l'inimaginable Tourbillon, des poilants et bien cruels Charenton non-stop, Femmes blafardes et autres Deux pourris dans l'ile, filmé dans les mêmes conditions bistrotières  décontractées que son compère Manchette, l'un équipé de ses lunettes, l'autre de ses rouflaquettes.  
En vieux lecteur de Siniac, dont j'ai tout dévoré plutôt deux fois qu'une (et, avis !, je recherche toujours activement l'introuvable Ras le Casque) je ne peux donc résister à la tentation de donner ici ces moments d'anthologie. L'occasion de se retrouver quelques moments au troquet avec ces deux là.

J'en profite aussi pour donner à lire quelques lettres qu'échangèrent Manchette et Siniac, en 1977. Peu de gens possèdent le numéro spécial Manchette de l'excellente revue Polar (ed. Payot) où leur correspondance choisie fut publiée, avec la complicité de Pierre Siniac encore vivant lui, en 1997. Ces extraits lanceront sans doute quelques nouveaux dingos sur la piste de ce hors-série devenu collector à juste titre : car bourré de choses indispensables aux aficionados. On ne saurait trop les encourager.  
L. W.-O.





Extraits de la correspondance 
Manchette-Siniac
Hors-Série Manchette de la revue Polar, Payot ed., 1997
(cliquer sur les images pour lire à l'aise)






Bonus & rappel

Manchette en vacances

Manchette au boulot

 

  et voir dans le billet ci-dessous Manchette chez les écrivains mortels

Manchette chez les écrivains mortels

jeudi 12 janvier 2012

Voyage au bout des Lumières

Dessin de Vuillemin

Selon Libération "31% des Français se disent d'accord avec les idées du Front national, en hausse de 9 points par rapport à un précédent baromètre réalisé en janvier 2011, un record depuis sa création en novembre 1984."

Redémarrer

Tourner la page


via l'excellent  Aldus

samedi 7 janvier 2012

"Tout ce qui vit sans lumière…"




Portrait of Lucebert par medicitv








Vidéo ci-dessus : Lucebert par Johan van der Keuken



Quelques pistes sur Lucebert (1924/1994), poète, peintre, dessinateur, photographe néerlandais, dont on nous parle si peu "par ici". Pourtant le plus excitant des "Cobra".

“Je peins tout ce qui se présente à moi, je dessine et peins tout sur tout, - non seulement palimpseste, mais palindrome sur palimpseste, ce que même Picabia n'a pas osé faire, privilégiant dans ses transparents la ligne de mire, le sens de lecture - je respecte tous les points de vue de la même façon, entre les “motifs” je ne rencontre pas le choix, je ne pousse pas à la synthèse, les “maximes” ne s'imposent pas à moi et pendant qu'elles entrent en conflits entre elles, je ne pratique pas la résistance- distanciation, je me retire de la ligne de tir et vit la liberté, que seule me donnent mes peintures, mes poèmes, ces plages de jeux habitées de bonheur…"
Lucebert

Un poème de Lucebert :

il y a tout en ce monde tout est
il y a tout en ce monde tout est

le sourire de chien fou de la faim

la peur sorcière de la douleur
et
la grande voracité la rage
les grands
les vieux les lourds rossignols
tout est en ce monde il y a tout
tout ce qui vit sans lumière
les libellules captives des poumons d'acier

ont la force et la rapidité
d'horloges dures
comme pierre
dans le papier craquelé du pouvoir
baîlle sous la balle égarée de la paix
baîlle face à la balle myope de la guerre

le crâne pillé
l'usure

il y a tout en ce monde tout est

pauvre étroit et lentement né

somnambules dans un cirque froid
tout
est en ce monde tout est
sommeil

Poème de Lucebert,
(traduction: Jean Clarence Lambert).
tiré du catalogue de l'exposition de 1991 à la Galerie La Cité, Luxembourg

Liens/links
lucebert.net
Lucebert on line
boeken.vpro.nl
galeriemoderne.dk
kunstprivecollectie.nl

Audio : lecture par Lucebert.

Johan van der Keuken a réalisé en 1994 un émouvant documentaire sur Lucebert : Lucebert, Temps et Adieux (52 mn.) Grand Prix, 5° Biennale Internationale du Film sur l'Art, Paris. (Voir extrait vidéo ci-dessus).

Sa première traduction française en volume : APOCRYPHE a été récemment traduit du néerlandais par Kim Andringa et Henri Deluy aux éditions éd. Le Bleu du ciel. On peut se le procurer en le commandant chez Lekti-Écriture.

Vidéo ci-dessous : un poème de Lucebert mis en images.

vendredi 6 janvier 2012

Cherchez l'intrus…


Couverture déployée du N°1 
de la nouvelle série de 
La Main de singe
paru en 2003.
Le graphisme et la maquette de ce vaste format journal 
étaient l'œuvre de Fanette Mellier.

JEU-CONCOURS

Dans ses éditions "papier" (1990/2005), La Main de singe a, entre autres, publié (textes inédits ou introuvables, entretiens exclusifs et/ou documents) les auteurs suivants, sauf un. Cherchez l'intrus. 
Le premier à trouver remportera un numéro introuvable de La Main de singe.

(On peut jouer via les commentaires ou par mail privé et discret)

Peter Esterhazy, Antonio Lobo Antunes, Jorge Luis Borges, Arno Schmidt, Auguste Rodin, Philippe Sollers, Jean Louis Schefer, Guy Davenport, Franz Marc, Julian Rios, Marcel Schwob, Buster Keaton, Leibniz, Jacques Roubaud, Adolfo Bioy Casares, Carine Fernandez, Gilbert Sorrentino, Fernand Combet, Jean-Claude Hémery, Toby Olson, Patrick Reumaux, Jean Paul Richter, Juan Carlos Onetti, Hilda Doolittle, Jacques Lacan, H.-G. Wells, Robert Burton, Mervyn Peake, Armando Llamas, Hans Henny Jahnn, Gaston Chaissac, Arthur Cravan.

(Ceci n'est qu'une mini-sélection des très nombreux auteurs et artistes publiés dans la revue, mais déjà suffisamment touffue pour que s'y dissimule l'intrus.)

Une bibliographie complète et détaillée sera bientôt disponible.


jeudi 5 janvier 2012

"Comme une bouilloire posée sur la braise"










On trouve ces forts documents et entretiens avec Nicolas Bouvier sur le site de la RTSR (Eadio-Télévision Suisse Romande), dont je ne saurais trop recommander de fouiller les riches et surprenantes archives, pour la plupart exclusives. Et je ne résiste pas à la tentation de donner ci-dessous le texte de sa fameuse Petite Morale Portative, qui parut à l'origine dans la revue Gulliver. L. W.-O.

PETITE MORALE PORTATIVE

" Tous ceux qui, pendant quelques mois ou quelques trop brèves années, ont mené cette existence, donneront raison à Gobineau, et un doigt de chaque main pour le retrouver un jour : c’est une expérience dont on ne guérit jamais.

C’est le voyage, le « vivre ailleurs », la précarité d’une vie longtemps itinérante qui m’ont conduit à murmurer des histoires tout comme une bouilloire posée sur la braise se met à chantonner.

Sans cet apprentissage de l’état nomade, je n’aurais peut-être rien écrit. Si je l’ai fait, c’est pour sauver de l’oubli de toutes petites choses : ce nuage laineux que j’avais vu hâler son ombre sur le flanc d’une montagne, le chant ébouriffé d’un coq, un rai de soleil sur un samovar, une strophe égrenée par un derviche à l’ombre d’un camion en panne ou ce panache de fumée au-dessus d’un volcan javanais. On écrit pour sauvegarder –comme à l’ordinateur- et aussi pour se sauver.

Lire

Si je n’avais pas lu, je n’aurais peut-être pas voyagé. Comme tant d’autres, ce sont les lectures enfantines qui m’ont mis sur les routes. Tout ceux qui, comme moi, ont bouffé des livres à cette époque et, bien sûr, aujourd’hui encore, se souviennent de l’émerveillement que c’était de parcourir cet immense archipel, de dessiner une rose des vents dans sa tête, sans compter le plaisir du fruit défendu et de ces incursions clandestines dans le monde des « grands ». il est évident que cette géographie rêvée, cette toponymie magique –on lit un nom, on se dit : un jour j’irai là-bas- vous mettent des fourmis dans les jambes. Plus tard, ces jambes, on se les fait par une série de flâneries ou d’escapades de plus en plus lointaines, de plus en plus risquées, jusqu’au jour où, larguant les amarres, on s’en va pour de bon.


De la lenteur et de l’exotisme

Dans un débat contradictoire sur l’avion « Concorde » à la télévision française, voici une quinzaine d’années, j’ai entendu Denis de Rougemont dire de sa voix sarcastique : « L’avenir est à la lenteur et au silence », profession de foi qui lui valut quasiment une interdiction d’antenne. Malgré la beauté de cette machine, il avait raison : si nous continuons à aller « toujours plus vite », nous risquons de finir au CERN, dans une chambre à bulle, après une existence aussi brève que celle d’un boson ou d’un proton. La lenteur et le silence : c’est particulièrement vrai du voyage qui, s’il n’est pas gourmand de devises fortes, souhaite au moins qu’on lui donne du temps. Ces deux paramètres sont d’ailleurs inversement proportionnels : s’il on est pressé –ce qui arrive et il n’en faut pas rougir- alors, il faut être riche, au moins un peu. Lorsqu’on prend le temps (en fait on le donne) de musarder, de digresser, de se perdre, de fureter, de s’ennuyer souvent dans de sombres « culs du monde », d’y tomber malade et ensuite d’y guérir, d’être mal reçu puis, le lendemain, bien reçu par les mêmes sans qu’on n’y comprenne rien et qu’on supporte les traces de la route, alors la route vous rend ce temps tout cousu de souvenirs cocasses, de visages grêlés, d’yeux d’escarboucle, de grigris tenant dans la poche, ou d’une langue nouvelle qu’on a appris à baragouiner le long du chemin.

A ce train, l’exotisme s’évapore comme neige sur le poêle. L’exotisme n’est d’ailleurs qu’une forme de malentendu culturel : on ne comprend pas, c’est exotique. Ou alors, un rêve philatélique ; quoi de plus exotique qu’une collection de timbres, c’est une lanterne magique qui n’a pas fait voyager que les lettres : une loupe à la main, calé dans un fauteuil Voltaire, les charentaises aux pieds, quel voyage : c’est l’Éthiopie, c’est l’Islande, c’est malte ou les îles Sandwich. Devant ces vignettes pâles et dentelées à boutres arabes, palétuviers, icebergs, crocodiles, on fait le tour de la terre en tapis volant, on exulte. L’exotisme serait donc plutôt affaire de sédentaires qui n’ont pas à en souffrir, qui ne vont pas exposer leurs rêves à un démenti et ne seront donc jamais déçus.

En revanche, pour qui voyage et vient – comme on venait autrefois du village d’avant, du village d’en face, du village de l’autre côté de la montagne —  à toutes petites étapes, une randonnée même planétaire prend l’allure d’une excursion provinciale, presque familière, ou plutôt de cents promenades mises bout à bout. Les visages, les coiffures, les nourritures, la musique, la dégaine des hameaux ne change jamais sans crier gare, sauf sur de rares failles géologiques qui vous font payer si cher le passage (les cols de l’Hindu Kuch, ou du Karakorum) que l’esprit du voyageur est préparé à une rupture. Le plus souvent, de gîte en gîte, on s’informe ; tout exotisme disparaît, mais pas la surprise qui est une expérience concrète et différente, et souvent une bonne surprise car, le voisinage étant père de la médisance, l’étape dont vos hôtes d’hier vous avaient dit pis que pendre peut prendre l’allure d’un petit jardin d’Eden.

Des grands et des petits voyages

J’ai mis plusieurs années à cheminer de Zagreb à Yokohama, avec de longues pauses hivernales. Revoyant la route, j’avais l’impression d’une succession de flâneries, ou d’un de ces trains de campagne que, dans mon enfance on appelait « train du lait » parce qu’il s’arrêtait à chaque gare pour ramasser les boilles. Et si ce bilan ne comportait guère d’exotisme, la surprise y était partout.

Il ne faut donc pas opposer les petites aux grandes randonnées, les paquebots de Blaise Cendrars au vélo bien graissé de Charles-Albert Cingria, le Brésil ou le Transsibérien à la Toscane ou à la Savoie.

Le monde commence à notre porte et je donne raison à Lao Tseu qui écrivait, voila 2 500 ans : « Un voyage, fut-il de mille li (environ 700 km), commence sous votre chaussure. » Le voyage n’est pas affaire de distance ou de kilomètres ; pas besoin d’aller en Mongolie pour se perdre : vous sortez de la Chaise-Dieu (Haute-Loire), vous tournez quatre fois à gauche pour finir par un chemin boueux dans une cour de ferme où un molosse tire en grondant sur sa chaîne et où même les flics ne pourraient pas vous retrouver. Perdu, oui, perdu. Le voyage est un état d’esprit, d’alerte rouge, de traque, de disponibilité extrême à de petits détails qui font la vie : l’eau d’un regard, une odeur d’herbe, le son d’un gong bouddhique qui va mourir sur le midi des rizières, la hauteur du soleil, une voix qui s’enroue à dire « oui ». et surtout les harmoniques qui existent entre ces éléments et conspirent à faire un de ces instants où l’unité du monde apparaît avec une évidence sereine que nous percevons trop rarement, par insuffisance centrale de l’âme et manque de « Da sein » (être vraiment là).

Ces instants de présence plénière ne sont pas l’apanage de l’état nomade, mais peuvent aussi bien survenir dans la cellule d’un moine, dans le lit d’une femme, ou dans la formule mathématique pondue comme un œuf, dont la craie étincelle encore au tableau noir et qui recadre l’Univers.


Du voyage comme béquille

Charles-Albert Cingria, véritable magicien de la maraude, écrivait : « On n’est pas mage dans la mesure où un romantisme vous y pousse, on est mage ou on ne l’est pas ; le plus souvent, on ne l’est pas. » Je ne le suis pas. Pour vivre mieux ma vie j’avais besoin d’un « Sésame ouvre-toi ». a dix-huit ans, dans la solitude absolue et paisible du nord Lapon, j’ai cru comprendre que c’était l’espace, que le voyage était pour moi. Il y a bien d’autres sésames : la prière, la musique, l’absinthe, l’Éros, l’opium ; à chacun sa clé qu’il faut d’ailleurs s’empresser de perdre dés qu’elle a ouvert la première porte. Pour moi c’était le Voyage :  Chine centrale ou Suisse orientale, le tout étant, ayant atteint un point où les choses ne sont plus perçues comme disjointes et solitaires, mais comme complices, solidaires, harmoniques, de raconter ce lieu, du moins, le peu qu’on en aura compris."
Nicolas Bouvier

  Lien :
Le blog de L'Usage du monde
association autour de l'œuvre et de la mémoire 
de Nicolas Bouvier


lundi 2 janvier 2012

Pas mieux dire

Journal de Stendhal / click to enlarge / on feuilletera ici tout le manuscrit



Je ne lâche plus la copieuse nouvelle édition du Journal de Stendhal. Ce format poche est si épais qu'il réclame une gibecière ou une musette. Je l'emmène partout. Et il corrige bénéfiquement ma gravité déséquilibrée.

Grâce à l'épatante numérisation des manuscrits de Stendhal réalisée par la B.M. de Grenoble, on peut le feuilleter en ligne comme si on l'avait entre les mains :




Kamel Toe: la revue littéraire 2 "Stendhal/J... par Panteros

INTERLUDES POUR INSOMNIAQUES / 28


Entretien avec Jean-Claude Carrière, sur Radio Aviva









dimanche 1 janvier 2012

"Soyez heureux ! Tout va mal !"

Le pépé Charles, document  © L. Watt-Owen / Click to enlarge


Après n'avoir rien voulu  tuer pendant toute la Guerre, le pépé Charles abattit en 1947 47 lièvres (la légende dit d'un seul coup : mais il faut je crois un peu relativiser, avec le pépé). 
Après n'avoir rien voulu publier pendant toutes ces dix dernières années que j'appelle ma Guerre, dois-je me souhaiter de publier 12 livres en 2012 ? (D'un seul coup, ce serait chouette ! Mais je crois qu'avec moi comme avec le pépé, il faut un peu relativiser : on se contenterait déjà d'un par mois.)

Quant aux lecteurs de ce blog, je leur souhaite la même chose que l'an dernier :

"Soyez heureux, tout va mal !"
photo par Louis Watt-Owen  
© août 2009 
click to enlarge

À ceux qui voient ce que je veux dire, je souhaite ce que je me souhaite : "être heureux malgré tout" comme dit l'autre.

À ceux qui ne voient pas ce que je veux dire, je souhaite de devenir aussi virils que Michel Onfray… 


…ou aussi baisantes que Virginie Despentes.




"C’est bien évidemment l’idée que je me fais d’une soirée épatante…"

Dorothy Parker at home (by Life)
Je n'ai bien-sûr rien fêté, je me suis couché bien avant minuit pour me lever comme tous les matins bien des heures avant l'aube, et le hasard, ce père Fouettard, m'a remis en mains propres ce cadeau du ciel : un bon vieux recueil féroce de Dorothy Parker, tombé depuis des années derrière les Schopenhauer.
L. W.-O.

"— Tu ne t’es pas amusée ?
— Oh, si ! C’était parfait. Idéal. A ma place, quelle fille aurait donc pu ne pas s’amuser ? C’est bien évidemment l’idée que je me fais d’une soirée épatante : plantée toute seule dans mon coin, pendant qu’un tas de grandes gueules complètement soûles chantent bras dessus, bras dessous, quatre heures d’affilée. Ma parole, j’ai passé le meilleur moment de ma vie. Logique. 
(…)
« Je le savais. Je savais que si je venais à ce dîner, j’allais me retrouver avec ce genre de petite merveille à ma gauche. Ils me le gardent au chaud depuis des semaines. Oh, mais il faut absolument qu’on l’invite — sa sœur s’est montrée si gentille avec nous à Londres ; on n’a qu’à le coller à côté de Mme Parker — elle a bien assez de conversation pour deux. Oh, je n’aurais jamais dû venir. Jamais. Je suis ici contre mon gré. Vendredi, vingt heure trente : Mme Parker contre Son Gré, à statuer. Pas mal, ils pourraient graver ça sur ma tombe : « Où qu’elle se soit rendue - y compris ici - ce ne fut jamais de son plein gré. » Est-ce bien raisonnable de penser à des tombes juste en début de soirée ? Voilà l’effet que mon voisin à sur moi, déjà ! Et la soupe n’est pas encore refroidie. J’aurais dû rester dîner à la maison. J’aurais pu me servir quelque chose sur un plateau. La tête de saint Jean-Baptiste par exemple. Oh, je n’aurais jamais dû venir. 
(…)
Si seulement j’avais quelque chose à faire. Je déteste rester comme ça sans rien faire. Les gens devraient vous prévenir quand ils vont vous asseoir à côté d’un truc pareil pour que vous puissiez apporter de quoi vous occuper. Chère Mme Parker, soyez s’il vous plaît des nôtres à dîner vendredi prochain, et n’oubliez pas vos ouvrages en retard. J’aurais pu apporter le tiroir du dessus de mon bureau ; ça aurait été l’occasion d’y mettre un peu d’ordre, ici, sur mes genoux. Ou bien l’album photo, histoire d’y coller enfin les photos de toute la bande sur la plage. Je me demande si mon hôtesse trouverait ça bizarre que je lui demande un jeu de cartes. Je me demande s’il n’y aurait pas une vieille édition du
St. Nicholas dans les parages. Je me demande s’ils n’auraient pas besoin d’un petit coup de main à la cuisine. Je me demande si ça ne ferait pas plaisir à quelqu’un que je fasse un saut au coin de la rue pour acheter un journal du soir. »

Dorothy Parker, Mais celui à ma droite
The New Yorker, 19 oct. 1929


"The Lady's Reward"


"Lady, lady, never start
Conversation toward your heart;
Keep your pretty words serene;
Never murmur what you mean.
Show yourself, by word and look,
Swift and shallow as a brook.
Be as cool and quick to go
As a drop of April snow;
Be as delicate and gay
As a cherry flower in May.
Lady, lady, never speak
Of the tears that burn your cheek-
She will never win him, whose
Words had shown she feared to lose.
Be you wise and never sad,
You will get your lovely lad.
Never serious be, nor true,
And your wish will come to you-
And if that makes you happy, kid,
You'll be the first it ever did. "
D. Parker

mercredi 14 décembre 2011

"Je dirai que je suis tombé…"



Video ci-dessus : Roland Dubillard avec Pierre Dumayet, le 28 novembre 1962.
Gaffe : Dubillard n'entre en scène qu'à la 34ème minute.


Dubillard est mort.
Ah Merdre !

"On n’a qu’à regarder ses deux mains pour se rendre compte que l’esprit de contradiction est tout de même capable d’obtenir de beaux résultats." 

"Jouer la comédie pour quelqu'un, c'est essayer de lui faire comprendre qu'il n'est pas là."


« Dans la nuit j’ai construit ma nuit,
j’ai couché mon ombre avec l’ombre.
Le plaisir a pris mon plaisir.
Mon souffle m’a donné au vent. »



Roland Dubillard


Dans Le Figaro (une fois n'est pas coutume !) :
Le récit d'une rencontre avec Dubillard, chez lui, en 2004

Une galerie de portraits de Dubillard acteur sublime

dimanche 11 décembre 2011

Tête en l'air

La promenade d'André Dhôtel, par L. Watt-Owen, Canal de Rilly, Ardennes, 2009 / click to enlarge

La route de Rethel, Ardennes, par L. Watt-Owen ©, 2009 / click to enlarge

Ciel de Roche, Ardennes, par L. watt-Owen ©, 2009 / click to enlarge

Orage de nuit à Roche, Ardennes, par L. Watt-Owen ©, 2009 / click to enlarge


Le ciel me suffit.
L. W.-O.

vendredi 9 décembre 2011

Les Pentes fabuleuses

Les Phénomènes de la nature par L. Watt-Owen ©, avril 2007

Plusieurs éditeurs m'ont proposé ces dernières années de ressortir  Les Pentes fabuleuses, ce petit livre si ancien, qui avait déjà connu (sous un autre sobriquet)  plusieurs rééditions, depuis la première, en 1990, sous un autre titre. La dernière, en "poche", avait paru en 2003 . 
La récente faillite de l'éditeur est une aubaine : j'en ai récupéré le copyright. Ouf !
Comme il ne se passe pas de semaine, depuis toutes ces années, sans que de nouveaux lecteurs m'en causent, je me chargerai donc moi-même de le rééditer, dans quelques semaines, dans une version corrigée, augmentée et illustrée. On n'est jamais si bien servi que par soi-même. D'autant que, malgré un contrat, l'éditeur verni n'a pas cru devoir me verser un centime de droits sur cet ouvrage qui a tout de même eu un inattendu et bien chouette  petit succès et se classait "top vente" du copieux (et excellent) catalogue. Quand je vois qu'il continue, malgré la cessation d'activité de l'éditeur, à se vendre en neuf sur les librairies en ligne, je voudrais bien savoir dans quelles poches va le fric ! Autant que ce soit, enfin !, dans les miennes. Cette réédition attendra toutefois que, sur les mêmes sujets et dans les mêmes décors, on donne une monstrueuse dinguerie, qui paraîtra en feuilleton sur ce blog dès que j'en aurai assez sous le coude.
L. W.-O.


Ci-dessous, quelques extraits, décousus, des Pentes fabuleuses trouvés sur la Toile

" Beyriat, les années soixante.

À part ma vie furtive dans les arbres, je n'aurai jamais rien aimé autant que les moments magiques où la nuit se convertit en jour et le jour en nuit. Les bonnes aurores. Les soirs bordés d'or. Les deux bouts de la nuit, les deux bouts du jour.

 

Je guettais l'aube en douce au carreau de la chambre ou carrément grimpé sur le parapet de la fenêtre par le grand-père qui revenait spécialement de traire à l'écurie, me réveillait, délicat, et me faisait partager le spectacle incomparable des Alpes qui s'enflammaient, tandis que je buvais à pleines paumes le lait encore fumant tout juste trait dont il me montait un bol, que je croyais puisé à même les pentes brûlantes du Mont-Blanc, je ne regardais pas ce que j'avalais, je fixais la rouge gueule cinémascope des Alpes qui s'ouvrait comme la mienne, j'essayais de ne pas imaginer que le lait avait la même consistance que le sang craché là-bas par ma mère.
 

Je me recouchais un moment, sans me rendormir, avec en oreiller le livre que j'allais bientôt rouvrir dès les pieds sous la table. Je revotais fabuleusement, j'étais bien. Je n'existais pas encore. Je vivais. Tout simplement. Je me sentais vivre.
 

Je dévalais l'escalier d'un coup. Tonnerre des semelles ren­forcées.
 

Le plus clair comme le plus noir du temps, j'allais par du papier quand ce n'était pas par la belle nature, et même, la plupart de ce temps si clair et si noir, j'emportais ce papier par cette nature, c'était chaque matin la promesse d'un beau et bon matin que commençaient de broyer les paroles et les boucans humains, alors dès le réveil c'était vite ! vite ! Mon papier, et souvent, à peine le bol vidé, c'était dare-dare dehors, avec la musette pleine de papier fabuleux, de crayons magiques, de choses secrètes - je possédais même une petite machine à écrire de dans-le-temps, laquée de noir chinois, et une lunette astronomique, autre merveille dénichée à Hongkong, spécialement pour moi, par ma tante cosmopolite.

(…)

Je faisais semblant de lire, assis dans la cuisine. La porte est ouverte au matin comme le livre: je regarde pleuvoir sur le cerisier. Feuilles et fruits laqués. Du vrai vert, du vrai rouge, des éclats d'or. Le tronc, un torse de nègre en sueur élevant à bout de bras une danseuse baroque du carnaval de Rio, la femme-toucan. L'averse crépite sur les tôles et les capots. (Bouts de crayons et babioles dans la boîte remuée. La machine à écrire entendue toute la nuit. Galop d'ongles sur la vitre. Ou le bruit trop fort du feu dans les films.)
 
Le beau matin. Le beau et bon matin. Je suis du matin.
 
Il fait fou.
 
L'orage s'énerve. Ambiance mythologique des vignettes en couleur dans la Géographie : Les Phénomènes de la nature.
 
La femme-toucan a la danse de Saint-Guy, sa robe de plumes vertes se trémousse, se soulève, le nègre transpire mais tient bon. Plus elle danse plus les tambours s'excitent, plus les tambours s'excitent plus elle danse.
 
Toucan... boucan... bouquin (mon Toutankhamon)... eh mon con... tend ton quinquin et tend ton cou !... t'entends pas tout...
 
Je fais mine de lire, ou d'écrire, ou colorier. Je tue le temps dans des histoires qui n'en finissent pas ou dans de la couleur délayée d'ennui, ou par de l'écriture qui va n'importe où, prend toutes les formes, parce que je ne regarde pas vraiment ce que je lis ou trace, je regarde dehors en même temps.
 
Face à moi le fracas du matin, dont la porte de la cuisine, toujours ouverte, cadre la luminosité survoltée. Derrière moi le grondement sourd du feu qui couve dans la cuisinière. 

(…)

La haine de l'ennui, énorme. Le bonheur de la flemme. De quoi je me serais plaint ? C'était les beaux jours ou jamais et je le savais et j'en profitais. Les montagnes fantastiques, les forêts médiévales, la girandole des pentes, les prés, les champs volubiles, les blés, les cailloux, les vaches, le chien, la ferme, l'imprimerie, le tracteur, les tronçonneuses, les machines, les beaux outils, tout ce qu'on bouffe, boit, respire, renifle, aperçoit, ressent, mon bel état d'idiotie bienheureuse, la joie des cerises, des fraises et des patates, et du fromage par goinfrées, les ruisseaux où se tremper le cul, les tropiques dès les foins de juin, les pluies démentielles, le vert fabuleux des printemps, les automnes couleur de pain avec la brume comme de la mie, les neiges de ruée vers l'or, la complicité des bêtes, des légumes et des éléments, les rêves en technicolor, ma vie dans les arbres... les merveilles étaient encore tellement plus nombreuses que les démons. Je ne faisais pas de différence entre lire et regarder autour de moi, je passais insensiblement de l'un à l'autre. En bout de ligne ou de page, mes yeux continuaient dans le décor, je déchiffrais mon Arthur Gordon Pym avec les mêmes yeux que je lisais la montagne gravée de cicatrices, une phrase de cailloux dans la cour, un nuage parmi le vaste ciel, un peu d'eau qui coule entre les herbes, une mécanique qui déconne, la lente mélancolie d'un bestiau, la pluie battant le carreau ou le feu tout juste allumé, encore si incertain et qui profitera de la moindre inattention pour ne plus prendre, je fixais chaque phrase comme l'incandescence rebelle du filament dans l'ampoule qu'on vient d'éteindre. Je lisais en plissant les yeux, comme lorsque je cherchais à ne plus voir que mes cils, quand je faisais semblant d'être mort, en trichant un peu et que, déjà, de peur d'y rester vraiment, les paupières tremblent, le masque du museau se tord en grimace lente, les quinquets piquent et pleurent deux gouttes qui brouillent le ciel à la renverse tandis que couve dans le chatouillis de la gorge l'imminente déflagration d'un rire phénoménal à en souffler les montagnes."

extrait de 
Les Pentes fabuleuses 






mercredi 7 décembre 2011

Autoportrait chinois

 
« Quand vous êtes capable, feignez l’incapacité. 
Quand vous agissez, feignez l’inactivité. 
Quand vous êtes proche, feignez l’éloignement. 
Quand vous êtes loin, feignez la proximité. » 
 
Sun Tse, L'Art de la guerre

mardi 6 décembre 2011

Chauffe Marcel !




"(…) Il y a plusieurs mois que je ne porte plus que des cols roulés. Faites en autant, c’est beaucoup mieux. (…)"

Jacques Lacan, extrait de la 
Lettre inédite de 1969
à Roger Dextre et Jean-Paul Sauzède
publiée dans La Main de singe, numéro 1, 1991

lundi 5 décembre 2011

"Écrivons attendant de plus fermes plaisirs…"

Magnificat, par L. Watt-Owen ©, Marais de Lavours, 2008 / click to enlarge

Mon Dieu, que je voudrais que ma main fût oisive, 
Que ma bouche et mes yeux reprissent leur devoir. 
Écrire est peu : c’est plus de parler et de voir, 
De ces deux œuvres l’une est morte et l’autre vive. 

Quelque beau trait d’amour que notre main écrive,
Ce sont témoins muets qui n’ont pas le pouvoir
Ni le semblable poids, que l’œil pourrait avoir
Et de nos vives voix la vertu plus naïve.
 
Mais quoi : n’étaient encor ces faibles étançons
Et ces fruits mi-rongés dont nous le nourrissons,
L’Amour mourrait de faim et cherrait en ruine :
 
Écrivons attendant de plus fermes plaisirs,
Et si le temps domine encor sur nos désirs,
Faisons que sur le temps la constance domine.

Jean de Sponde

dimanche 4 décembre 2011

"Aucune place pour lui-même…"

Autoportrait par L. Watt-Owen ©, Le Tréport, juillet 2011 / click to enlarge
"Dans tout cela il n’y avait pas la moindre place pour Robert Herrick. Il avait épousé le creux de la vague dans les affaires des hommes, et la vague l’avait emporté au loin ; il entendait déjà mugir le maelström qui devait l’envoyer par le fond. Et dans son âme harcelée et déshonorée, il n’y avait aucune place pour lui-même."

Robert-Louis Stevenson, Le Creux de la vague

vendredi 2 décembre 2011

"la place vide qu'on occupe"




Parce qu'ils m'ont touché, je redonne ici, de façon plus visible, le commentaire de "Roma" à mon précédent billet, ainsi que la vidéo ci-dessus de Nicolas Repac qu'il évoque, et que je découvre à cette occasion. L. W.-O.

le souvenir, au cœur, la trace vive, l'enfance de l'art, sans pensée, des sauts, juste des apparitions, lamelles de miroir, le temps un moment, les volets que cogne le vent, la place vide qu'on occupe

un faible pour Nicolas Repac -
La nuit mène une existence obscure 
Roma