mardi 22 mai 2012

Le cruel et son double / 4

Clément Rosset en train d'écouter le Boléro de Ravel…


Clément Rosset au piano.




Vidéo : Le Prélude à l'après-midi d'une faune de Debussy, 
dirigé par Léonard Bernstein

Les apparitions de Clément Rosset sont trop rares pour qu'on ne s'en passe illico le bon tuyau.
Je trouve ce matin sur le site Accents on line, le webmag de l'Ensemble Intercontemporain, (on les bénit d'une telle initiative) une chronique surprise du philosophe : Prendre son temps. consacrée à la musique. Je ne résiste pas au crime délicieux d'en citer un long passage. On foncera lire la totalité ici.

" (…) le premier compositeur à avoir rompu avec cette musique itinérante, à avoir morcelé sinon cassé le temps musical, n’est pas du tout un des créateurs de l’école de Vienne mais bien Claude Debussy, avec le Prélude à l’après-midi d’un faune. En ce sens Debussy peut être considéré comme le premier compositeur révolutionnaire de l’histoire de la musique classique : révolutionnaire moins par son passage de la tonalité à la modalité que par celui d’un temps continu à un temps discontinu, ou plutôt dépourvu d’orientation fixe.
Mais la musique de notre temps, ainsi que celle qui a précédé les trois siècles d’or de cette musique classique, ne connaît pas – ne connaît plus – cette orientation temporelle qui conduit d’un début à une fin et pratique ou a pratiqué une tout autre manière, plus radicale, de prendre son temps (ce qui ne signifie aucunement, il va sans dire, qu’elle soit inférieure ou supérieure à la musique des siècles classiques ; car on ne saurait comparer des musiques moins différentes que fondamentalement autres). On pourrait dire, en forçant un peu le trait, que cette autre musique finit par abolir les temps à force de prendre ses aises avec lui. On passe alors, d’une musique qui a un avant et un après, à une musique dotée d’une durée qui persiste ou semble persister à jamais, et qui provoque chez l’auditeur une jouissance liée au sentiment d’un présent étale comme la mer aux instants de basse et de haute marée. L’exploitation des silences, des tenues, d’accords qui durent interminablement tout en se modifiant de manière à peine perceptible (suscitant l’impression d’un temps à la fois jamais et toujours changeant) fait partie désormais de la palette ordinaire des compositeurs, tels naguère Berio ou Ligeti. On trouvait déjà de ces suspensions du temps chez Stravinsky : à la fin des Noces, d’Apollon musagète, dans la berceuse finale du Baiser de la fée. Mais ce calme intemporel est également caractéristique des monodies et polyphonies médiévales (dont la Messe du même Stravinsky offre un écho saisissant). On le retrouve encore dans nombre de musiques dites extra-européennes, comme les chœurs géorgiens ou le gamelan indonésien dont s’est inspiré Boulez dans le Marteau sans maître."

Clément Rosset

Vidéo : les meilleurs gags de The Party, avec Peter Sellers.
On rêve d'une chronique de Clément Rosset sur ce film. 
(Mais il serait même capable de le dézinguer, 
car on sait qu'il n'apprécie guère l'humour dit "anglais".)

Au micro de l'émission de Michel Ciment sur France-Culture on pouvait l'entendre l'autre jour évoquer la réédition aux PUF de ses Propos sur le cinéma). 
C'est un grand moment de radio burlesque, et le philosophe inimitable y est égal à lui-même, c'est-à-dire encore pire bafouilleur que d'ordinaire.  On peut en télécharger et réécouter le podcast en cliquant ici (il ne devrait pas rester longtemps en ligne).


Extrait de l'ouvrage :

"La vision du monde chez l'homme du XXe siècle se rapproche insensiblement de celle que lui suggère le cinéma. Le succès de la bande dessinée moderne, qui s'inspire abondamment du cinéma tant par le choix de ses cadrages que par sa conception générale de l'ordre spatio-temporel, est peut-être un signe avant-coureur de cette future osmose entre la perception du réel et la perception cinématographique.
Quoi qu'il en soit,  la réalité cinématographique n'apparaît pas comme très différente de la réalité tout court. L'une et l'autre se ressemblent de toute façon trop pour qu'on puisse chercher, dans une différence spécifique entre les deux réalités, la raison du prestige de l'une par rapport à l'autre. S'il arrive au cinéma de séduire davantage, ce n'est pas parce qu'il présente une version améliorée et plus désirable de la réalité, mais plutôt parce qu'il présente cette réalité comme située provisoirement ailleurs, par conséquent hors de portée du désir et de la crainte de tous les jours. Le privilège de la réalité cinématographique n'est pas d'être autre que la réalité tout court, mais de s'y confondre tout en bénéficiant d'une sorte d'ex-territorialité. Toujours la même chose mais située ailleurs, en un site qu'on ne saurait atteindre ni d'où on ne saurait être atteint soi-même : la même réalité, ou si l'on veut la réalité même, miraculeusement tenue à distance. Cette mise à distance de la réalité est la source principale du plaisir offert par le cinéma, lequel consiste ainsi essentiellement en une jouissance par procuration de ce qui apparaît sur l'écran, soit une participation sans aucun engagement personnel à ce qui s'y montre de plaisant ou d'horrible. Car bonheur et malheur sont ici également désirables, et pour la même raison, dès lors qu'on est assuré qu'ils ne sont pas présentement notre affaire : il est aussi plaisant de voir d'un peu loin le bonheur dont on est privé que de voir, toujours d'un peu loin, le malheur auquel on échappe. Et le cinéma excelle à satisfaire ces deux appétits apparemment contradictoires, quoique, en fait, complémentaires. Il nous offre, à volonté, tout ce dont la réalité nous prive alors qu'elle l'accorde à d'autres et pourrait éventuellement l'accorder à nous-mêmes : buffet dressé par le meilleur traiteur, maison à la décoration soignée et à la tenue impeccable, femme incomparablement belle et séduisante. Il n'est d'ailleurs pas rare qu'au sortir de la projection d'un film on se mette en quête d'une bonne table ou  d'une bonne amie, afin de s'accorder à soi-mêm e, et sur-le-champ, une infime partie des plaisirs qui ont défilé sur l'écran : comme ces convives excités par un spectacle lubrique et qui prennent précipitamment congé de leur hôte, à la fin du Banquet de Xénophon, pour rejoindre au plus vite leurs épouses respectives. Mais le cinéma nous offre aussi tout ce que la réalité nous épargne alors qu'elle l'inflige à d'autres et pourrait éventuellement l'infliger à nous-mêmes une condamnation à la prison ferme, un grave accident de voiture, un tueur qui guette dans l'ombre. On dit volontiers que le spectateur a ici plus de peur que de mal, comme il avait dans le cas précédent plus de rêve que de réalité, puisqu'il s'en tirera finalement à bon compte et ne peut l'ignorer : aucune balle de pistolet, si chargé que puisse être celui-ci et bien dirigé depuis l'écran vers le public, n'a jamais blessé personne dans la salle. Soit, mais d'où vient alors cette peur si fréquente au cinéma, peur paradoxale puisque tout le monde sait bien qu'il n'y a pas de quoi avoir peur ? Il peut sembler en effet curieux que le spectateur le plus averti ait peur quand même, et d'une certaine façon encore davantage, que s'il se trouvait confronté, dans la vie réelle, à un pistolet efficacement braqué en sa direction. L'explication en est pourtant simple : c'est que dans la vie quotidienne on peut sans doute mourir mais on peut aussi agir plus ou moins efficacement, essayer de se soustraire par force ou par ruse à la menace ; au lieu qu'il n'est aucune action raisonnable contre le revolver qui vous pointe depuis l'écran cinématographique, sauf à fermer les yeux ou à se réfugier ridiculement sous son fauteuil. Réaction instinctive et sans doute puérile, qui en dit cependant long sur la nature du cinéma et la puissance de son effet, la participation forcée à laquelle elle invite bon gré, mal gré le spectateur : elle montre éloquemment le crédit dont continue à bénéficier le cinéma, alors même qu'on tient celui-ci pour imaginaire et étranger à toute réalité. À la fois trop éloignée pour être prise en charge et trop proche pour être négligée, la réalité cinématographique se situe en un lieu indécis, aux confins de l'imaginaire et du réel, tel que personne ne saurait le tenir, ni pour absolument présent ni pour absolument absent".
 
Clément Rosset, Propos sur le cinéma, 
éditions P.U.F, 2012

BONUS
THÉOLOGIE DU PIRE, chronique de Frédéric Schiffter aujourd'hui sur son blog

Maitre d'œuvre des Propos sur le cinéma,
Roland Jaccard donnait récemment sur son blog une lettre de Clément Rosset

ARCHIVES
Les 16 billets de La Main de singe évoquant Clément Rosset



lundi 21 mai 2012

It's a good day !








" Yes, it's a good day for singing a song,
and it's a good day for moving along
Yes, it's a good day, how could anything go wrong,
A good day from morning' till night

Yes, it's a good day for shining your shoes,

and it's a good day for losing the blues;
Everything go gain and nothing' to lose,
`Cause it's a good day from morning' till night

I said to the Sun, " Good morning sun

Rise and shine today"
You know you've gotta get going
If you're gonna make a showin'
And you know you've got the right of way.

`Cause it's a good day for paying your bills;

And it's a good day for curing your ills,
So take a deep breath and throw away your pills;
`Cause it's a good day from morning' till night."


samedi 19 mai 2012

" Nous croyons être compétents et ne le sommes tout de même pas…"




" Que ne pensons-nous pas et que ne disons-nous pas, et nous croyons être compétents et ne le sommes tout de même pas, c'est là la comédie, et quand nous demandons, comment cela va-t-il continuer, c'est la tragédie…"

" Nous avons besoin d'auditeurs et d'un porte-parole [...]. Toute notre vie, nous souhaitons le porte-parole idéal et nous ne le trouvons pas, car le porte-parole idéal n'existe pas."
"[...] Toute notre vie nous nous reposons sur les grands esprits, sur les soi-disant maîtres anciens [...], et alors nous sommes mortellement déçus par eux, parce qu'ils ne remplissent pas leur office au moment décisif. Nous thésaurisons les grands esprits et les maîtres anciens et nous croyons qu'ensuite, au moment décisif pour la survie, nous pouvons les utiliser à nos fins, ce qui ne signifie d'ailleurs rien d'autre qu'en abuser à nos fins, ce qui se révèle une funeste erreur. "

Thomas Bernhard, Maîtres anciens
trad. Gilberte Lambrichs, Gallimard ©


"Là où il y a trois êtres humains, il y en a déjà un qui est toujours objet de sarcasmes et de moqueries et une communauté plus importante en tant que société ne saurait absolument exister sans une pareille victime ou plusieurs d'entre elles. La société en tant que communauté ne tire jamais son amusement que des infirmités d'un ou de quelques individus pris au milieu d'elle, on peut l'observer durant toute une vie et les victimes sont exploitées jusqu'à ce qu'elles aient touché le fond de la ruine. "
 
Thomas Bernhard, L'origine
 trad. Albert Kohn, Gallimard ©



ARCHIVES :

vendredi 18 mai 2012

" J'ai acheté 200 vaches…"

Vive feu Charlie Schlingo, le Pindare des chaussettes qui puent et du camembert indéfinissable !


" J'ai acheté 200 vaches, et gagné du même coup le droit de ne plus me dire "homme de lettres" mais "vacher", ce qui me paraît bien préférable (…). En tant que vacher, je pourrai écrire tout ce que je pense…"

Georges Bernanos, 16 octobre 1939, extrait d'une lettre à un ami, dans laquelle il raconte son installation au Brésil et l'achat d'une ferme, reconversion d'exilé volontaire, qui s'avèrera bien-sûr catastrophique.

"J'ai besoin d'abattre un arbre…"

Bill Murray dans Moonrise Kingdom, 2012




«—  I’ll be outback… I’m gonna find a tree to chop down… »

“"—Je vais dans le jardin…  J’ai besoin d’abattre un arbre…” 
Bill Murray, torse nu, une hache sur l’épaule, une bouteille de raide en main – et un bouquin de Thomas Bernhard dans la poche revolver ? (Moonrise Kingdom, de Wes Anderson)."

Cette friandise a été piquée sur le site d'Arte.

jeudi 17 mai 2012

107 ans !

PORTRAIT DU PÉPÉ CHARLES EN CENTAURE, coll. L. Watt-Owen © / click to enlarge

— Quand c'est que tu vas t'y mettre ? Dans 107 ans ?!?!

Toute mon enfance, à la ferme de la montagne, on m'a "seriné" ce "Dans 107 ans ?".
Le mystère de ce chiffre m'a toujours obsédé. Sur le sujet, les spécialistes des expressions populaires ne m'ont jamais convaincu.
Depuis un demi siècle, je ne cesse de me seriner ce "Dans 107 ans !",  mais avec un point d'exclamation, car fidèle à ma paresse d'inremuable j'ai toujours devant moi plusieurs montagnes de trucs en retard ou de machins à faire, devant lesquels je baisse les bras d'avance, mais pas la tête : je suis le plus grand champion de flemme que je connaisse et je n'en suis pas peu fier. Je pousse mentalement ce refrain idiot, connaissant la bourrique, non pas sur l'air de "C'est pour aujourd'hui ou pour demain ?" mais de "Ni pour aujour'hui ni pour demain !".
Ce 107 est devenu en quelque sorte mon nombre fétiche.
Or, nous voici le 17 mai 2012 et je réalise que feu le pépé Charles qui m'a élevé et tout appris dans sa ferme de la montagne, fêterait aujourd'hui pile, étant né le 17 mai 1905, ses 107 ans.
En son honneur, à lui qui n'a jamais eu le temps de flemmarder, et m'a seriné tellement de "Dans 107 ans ?", moi la bourrique légendaire je me suis remis au boulot — en l'occurrence une espèce de mythologie personnelle où ce centaure increvable galope vivant comme jamais sur mes pentes fabuleuses.
L. W.-O.







mercredi 16 mai 2012

La Notte

Snapseed par Romain Verger © 9 mai 2012


Je redoute plus les couards bipèdes que je croise dans la journée que les dingues menaçants qui me suivent ou me barrent le chemin la nuit.
L. W.-O.

J'ai repiqué à mon péché mignon d'insomniaque allumé : ne sortir que quand tout le monde est claquemuré, aller rôder au hasard vers trois heures du matin dans ce dortoir d'un million de ronfleurs,  me perdre dans de ces coins déjà tant sinistres en plein jour.  C'est le seul tourisme dont j'ai le goût , de nyctalope déséquilibré : divaguer, ahuri de lucidité,  sans but, dans l'enfer municipal, qui commence là, juste sous les fenêtres de ma paradisiaque tânière d'increvable.  Je ne m'encombre pas d'un appareil — sauf si jamais j'en trouvais un dont le flash aurait, on peut toujours rêver, la puissance d'une explosion nucléaire. Je pique donc sans vergogne à Romain Verger cette épatante photographie qu'il a prise à la volée avec son téléphone, l'autre nuit, dans ma rue, en sortant de ma tanière fort tard.
Bonus & liens :
Le site de Romain Verger
Le blog de Romain Verger

lundi 14 mai 2012

Rien à voir




Pour confondre l'inspiration et la graphomanie, il faut être aussi bigleux et bête que pour trouver la moindre ressemblance entre Romy Schneider et Christine Angot.
L. W.-O.

mercredi 9 mai 2012

Même pas l'ombre d'une vie

Autoportrait en enfumeur (à B., 1966) par L. Watt-Owen © / click to enlarge

Autoportrait en fumiste (à Nasbinals, 2007) par L. Watt-Owen © / click to enlarge

Je retrouve, par hasard, ce joyeux "autoportrait en enfumeur" qui date de 1966.
Et ce cafardeux "autoportrait en fumiste", de 2007.
Ils étaient collés dos à dos, magnétisés par la seule électricité statique sinon l'opération du Saint-Esprit. 
Je n'ai pas osé les séparer. 
Entre ces deux bouts de papier, il n'y a même pas l'ombre d'une vie.

L. W.-O.

vendredi 4 mai 2012

Retour de ma tête-de-nœud

Quipos par L. Watt-Owen ©, 2 mai 2012 / click to enlarge

Après tant d'années à me tresser à la main une cage en scoubidous, j'ai la lubie de ne plus écrire qu'en quipos. 
L. W.-O.

vendredi 27 avril 2012

Reprise de nos programmes


Retour du rédacteur.
Nos programmes redémarrent.

Le temps de reprendre mes esprits cybernétiques (et d'apprivoiser le nouvel interface à la con de Blogger).


L. W.-O.

mardi 20 mars 2012

Plumes & goudron


Article paru dans Les Dernières Nouvelles d'Alsace en janvier 2004 / cliquer pour lire
En plein inventaire des bordéliques et envahissantes archives de La Main de singe, je retombe sur cet article délirant paru en 2004 dans le quotidien Les Dernières Nouvelles d'Alsace.
Je le colle ici, histoire de ne plus l'égarer.
Je tiens enfin la preuve que j'ai bien donné, à Strasbourg, en 2004, deux espèces de Conférences, une à la Bibliothèque, l'autre au Musée d'Art Moderne. C'était à l'occasion du lancement de la dernière série de La Main de singe.  (Revue semi-strasbourgeoise puisque son spin doctor était Claude Riehl.)
On peut lire dans ce papier tout le bien que pensait de moi le dénommé Jacques D., à l'époque grand manitou local de ce genre de soirées festives. 
Or, tant d'années plus tard, je n'ai toujours pas touché le cachet qui m'était contractuellement dû pour la deuxième de ces prestations, au fameux Musée. Je ne suis jamais allé causer sur une tribune ou à un micro sans être rémunéré. C'est tout de même la moindre des choses. Et la première, sinon la seule, des motivations pour accepter de se produire quelque part. J'ignore en ces matières le béat bénévolat.
Pendant un temps j'ai compté sur l'amitié si vive du commanditaire, mais macache bono ! Les mois passèrent, sans l'ombre d'un chèque  de la Ville de Strasbourg ni d'un coucou du copain ! Ah mes amis ! Parlez-moi de l'amitié ! Alors j'ai réclamé, et je n'aime absolument pas réclamer, quoi que ce soit, et, encore pire, ce qui m'est dû. On a vraiment l'air con quand on se plaint et qu'on sert la petite note en retard. Mais on a l'air encore plus con lorsqu'on n'obtient aucune réponse.  
J'envisageai alors de remonter là-haut pour me faire payer à mains-nues. Las ! En février 2006, la disparition brutale de Claude Riehl raya du même coup Strasbourg de ma géographie fréquentable. Jamais je n'y retournerai.
Comme il y a prescription administrative et qu'il est trop tard pour espérer règlement à l'amiable, pourquoi donc ne pas me venger en me payant en nature : par le récit impitoyable de cette soirée au Musée, et en mettant les rieurs de mon côté ? Voilà un  excellent sujet tout trouvé. Du vécu ! Du ressenti ! Quasi du social ! On ne donnerait même pas le nom de l'ami indélicat, car il coule depuis longtemps une retraite paisible, tout à la poésie et à l'apéro. On l'affublerait d'un sobriquet de super héros catastrophique, puisqu'il s'est fait une spécialité de ne chanter que les volatiles et les plumitifs et de ne siffler que des godets : L'Archicuit. On se contenterait de cette fameuse "écriture de facture classique, empreinte de réactions assez spontanées voire viscérales" qu'il me prête avec la condescendance du cuistre d'avant-garde. Ce serait "féroce et jubilatoire, d'un lyrisme cosmique affûté" comme dit le pigiste esbaudi. On appellerait ça Plumes & Goudron. On donnerait ça en feuilleton, puis en volume. Voilà un roman alimentaire tout cuit. De quoi se rembourser un peu. Chiche ?
L. W.-O.


Cette coupure éloquente pour répondre aussi à ceux qui se demandent pourquoi, depuis, je me suis affublé d'un autre sobriquet, de vedette américaine : quand on a un press-book rempli de ce genre d'articles, mieux vaut en effet changer de nom. Avec en bonus l'avantage d'effacer la colonne "du même auteur".

mercredi 14 mars 2012

LECTURES INNOMMABLES / 3

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À propos de cette nouvelle rubrique de lecture en blind-test,  si on se demande de quoi il retourne, on lira ce préambule à la première volée de pages anonymes. 
L. W.-O.

7 SEMAINES AVANT L'ÉLECTION



Feuilleter ce numéro en ligne

 Comme tous les mercredis, je lis le canard éphémère lancé par Frédéric Pajak dont j'ai fait joyeuse réclame l'autre jour. (J'avais aujourd'hui une excellente raison de plus d'aller l'acheter : pour y lire la chronique qu'on a eu la lubie de me demander.)
L. W.-O.

Au sommaire de ce troisième numéro : 
Frédéric Schiffter, Frédéric Pajak,  
Philippe Garnier, Arnaud Le Guern, 
Roland Jaccard, Alain Bonnand, 
Romain Chabrol, David di Nota,  
Olivia Resenterra,  Célestin Monga 
et les dessinateurs 
Willem, Mix & Remix, Micael, 
Jean-Christophe Menu, Cardon, Anna Sommer, 
Muzo, Noyau, Morvandiau, Brad Holland, 
El Roto, Captain Cavern, Aurel…

Liens :

Où trouver ce journal près de chez vous :
« 9 Semaines avant l’élection » se trouve un peu partout, dans les kiosques et chez les marchands de journaux, en France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg.
Si vous avez besoin de plus de précisions et que vous habitez en France, rendez-vous sur le site www.trouverlapresse.com : tapez « 9 semaines » dans la barre de recherche (même si vous désirez trouver des numéros ultérieurs.)


dimanche 11 mars 2012

Interlude pour insomniaque /34



Un interlude, long, haletant et remuant, pour faire patienter en attendant quelques belles surprises : Démanty noci (Diamant de la nuit), du tchèque Jan Nemec (1964).
L. W.-O.

jeudi 8 mars 2012

Lectures innommables / 2

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À propos de cette nouvelle rubrique de lecture en blind-test,  si on se demande de quoi il retourne, on lira ce préambule à la première volée de pages anonymes. L. W.-O.

dimanche 4 mars 2012

”Insupportablement grave, absolument pas sérieux et irrésistiblement intelligent”




À une époque où, en voie de ratatinade et d'extinction, les journaux rapetissent, quasi tous passés au tabloïd et bientôt appelés à se rétrécir au format du papier hygiénique, avant de disparaître dans le trou noir du maelström ( hein ?!!? quel privilège, on a, nous autres, d'assister à l'essorage fatal de ces inconsistants torchons merdeux ! Ah si Gustave Flaubert, Marcel Schwob, ou Karl Kraus, Baudelaire, Céline, Arno Schmidt avaient pu avoir cette chance !), à une époque donc où les canards doivent en rabattre, c'est tout de même bien chouette de pouvoir retourner au Tabac-Maison de la presse pour acheter un canard car on a enfin (enfin !) un canard à acheter, tout du moins le prétexte d'aller acheter un canard enfin achetable (ce qu'on n'espérait plus), alors qu'on n'en achetait plus depuis quasi vingt ans. Faute de.
Acheter cet inespéré canard enfin achetable et ne pas avoir le sentiment, comme avec les autres canards, de commettre un acte aussi grotesque et pénible et contre-nature que s'enfiler dans le fondement la Carotte Lumineuse géante de l'enseigne, ou acquérir du papier hygiénique déjà usagé. Rien que pour ça, c'est déjà bien chouette.
On a donc un canard à acheter, on n'en revient pas, on l'attrape, on le plie ou on le roule, on grommelle une espèce de moitié de bonjour, on le paye avec la honte de la poignée de pièces jaunes, on va dare dare en terrasse, on le déploie et, surprise !, c'est un bon vieux canard du format des bons vieux canards comme on n'en fait plus : d'une envergure à pouvoir se cacher derrière très efficacement. 
Un tel journal existe donc ! On se pince. Et on se fait mal, car c'est bien vrai, on est même caché derrière, on peut faire toutes les grimaces qu'on veut, compter les hachures du poster central, on peut fumer comme un pompier, actionner ses zygomatiques en lisant, relâcher l'impassibilité de mise quand on doit opérer masqué, c'est-à-dire à découvert. On se relaxe. On est bien finalement, à cette terrasse, avec ce rayonnant soleil d'Office du Tourisme, et même le croissant à l'huile de palme n'a plus le goût du savon, et ce moineau est très comique qui prend mon lacet pour un asticot. Avec ce vaste canard je peux enfin retourner lire dehors. Ce n'est pas rien ! 
En plus, ce canard nous garantit de ne pas guignoliser les guignols du grand-guignol démocratique, de ne jamais même citer leurs noms. De les snober. Voilà qui nous fera des vacances et un peu d'espace pour respirer. Et savoir qu'on n'est pas le seul à dégueuler ces loufiats de cet ectoplasme, le peuple, nous prouve qu'on n'est pas si dingue de ne plus supporter le moindre de ces noms.
Mais cette feuille ne passera même pas le printemps : comme son titre l'indique, 9 Semaines avant l'élection, elle ne paraîtra que jusqu'au premier tour des élections si j'ai bien tout compris. Neuf semaines tout de même. Soit neuf fois douze pages. Assez pour se bricoler un kon-tiki en papier, où sauter avec sac de survie, dès que le tsunami de merde atteindra notre étage. Ce qui ne saurait guère tarder, à vue de nez. Cette légère embarcation bariolée de fumisteries quadrichromiques et de bribes tragiques, de facture très "merz", dérivera longtemps sans crever sur le Noun excrémentiel, si on a du tact et qu'on ne s'agite pas comme un gros patapouf et qu'on a le courage qu'on prête à Arthur Gordon Pym. (Quant à la pagaïe : j'ai déterré à Roche le pilon de l'Autre.)
L. W.-O.

9 Semaines avant l'élection est une nouvelle lubie de Frédéric Pajak, qui n'est certes pas un dynamique entrepreneur, mais en quelque sorte un idiot terroriste lanceur de traits et de feuilles, sans illusions, et certainement pas habité par le moindre souci pédagogique ou informatif. Dire le pire, juste pour le fun : c'est une des seules joies en cette vie. J'ai un faible pour les lanceurs de canards imprévisibles. 
«[…] Ironie, élégance, désenchantement : telles sont les faibles armes qui s’exprimeront ici pour passer le temps, au moins ce temps mauvais de polémiques, de manœuvres, de revirements, de scandales — ces bons scandales qui font toujours bouillir la marmite. Un journal contre les convictions chimériques, contre la politique obligatoire, contre le pain rassis et le jeu électoral. Un journal incrédule, révolté, rêveur, ”insupportablement grave, absolument pas sérieux et irrésistiblement intelligent”»
Tant que j'y suis, je signale un de ses nombreux bouquins : je viens de relire, pour la énième fois, avec jubilation, son Schopenhauer dans tous ses états, anthologie concoctée avec Didier Raymond. C'est très sombre, et ça fulmine. Donc c'est très drôle.
Parmi les nombreux collaborateurs de ce nouveau canard éphémère, on retrouve ceux de feu L'Imbécile. 
Frédéric Schiffter donne une espèce de journal (Neuf semaines dans l'existence) dont on espère qu'il sera un jour réuni en volume, avec d'autres chroniques éparpillées dans la presse et sur son blog : "(…) Personne ne choisit de naître puis de vivre comme il vit ou comme il souhaiterait vivre. Nous n'avons aucune emprise sur nos passions.Nous ne changeons pas, nous aggravons notre cas…" (et ce genre de joyeusetés qui me ravissent). Il y a aussi Roland Jaccard, Delfeil de Ton, David di Nota…
On trouve une drôle de lettre de Jean Raine, à Monsieur le percepteur des Contributions Directes et Indirectes. ce n'est pas sans émotion que je repense à Jean Raine, croisé plusieurs fois, il y a déjà 30 ans, dans cette ville de merde, capitale du gras-double, du caca-de-taureau et du pet dans la soie.
Le long papier de Peter Sloterdijk me sera l'occasion de lire enfin ce volubile penseur, qu'on me recommande en vain depuis des années.
J'escompte bien qu'on pourra ltrouver dans ces pages quelque chose de Clément Rosset.
ce serait le comble de ne pas le voir au sommaire d'un canard ”insupportablement grave, absolument pas sérieux et irrésistiblement intelligent”.

Dernière minute :
Il semblerait que le nouveau canard de Michel Butel, L'Impossible, sorte enfin ? On va guetter ça.


Jean Raine en action


samedi 3 mars 2012

Lectures innommables (nouvelle rubrique)

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 Nouvelle rubrique : on donnera de temps en temps des pages volées à des ouvrages rares, introuvables ou bien inaperçus, tous électrisants. Sans dire, bien-sûr, quel en est l'auteur. 
Il ne s'agit pas de résoudre une énigme, mais tout bonnement de lire sans a priori. 
C'est ainsi, à l'aveugle, que l'on entend le mieux ce qu'ont lit : sans le fatras tympanisant que rameute dans la cervelle l'oblitération d'un nom propre. 
De toute façon, certains de ces noms seraient superflus, tant ils sont ignorés sous nos latitudes. Les donner reviendrait à amoindrir l'effet du texte : les inconnus inspirent méfiance. Superflus aussi les noms déjà familiers aux lecteurs sagaces, qui devineront l'auteur dès le premier coup d'œil : le leur préciser serait leur faire injure.
C'est en tout cas ainsi que j'aime le mieux lire : sans savoir qui cause. On entend alors tout de suite si il y a quelqu'un dans ce qui se dit.
Mes choix seront dictés par le beau hasard de la portée de main, de la trouvaille ou de la lubie passagère.
Je reprécise qu'il ne s'agit pas d'un jeu : je ne donnerai donc jamais "la bonne réponse".
Malgré tout, si certains lecteurs vraiment remués et devenus très curieux veulent à tout prix savoir, pour s'en procurer en quantité déraisonnable, je consentirai peut-être, selon comme je suis luné, à cafeter (en courrier mail privé) le nom de l'inconnu. On me conseille de faire payer ce petit service de l'"à tout prix savoir".  Ce sera donc à la tête du client ?
L. W.-O.

Gaffe : les pages d'aujourd'hui ne se suivent pas, chaque petit "poème" est autonome.

jeudi 1 mars 2012

Cahier du jour

Mon Cahier du jour, 1962, par L. W.-O. © / click to enlarge

Mon Cahier du jour, 1963, par L. W.-O. © / click to enlarge

Mon Cahier du jour, 1963, par L. W.-O. © / click to enlarge


Peu de différence entre mes premiers cahiers du jour, d'il y a cinquante ans, et ce blog : même astreinte quasi quotidienne, qui me trouve rétif; même forme : sous la date, la belle image du rédacteur, suivie de lignes improvisées au dernier moment à toute bringue ou copiées avec des fautes; des couleurs criardes et des cochoncetés; et parfois des commentaires (en l'occurrence de feue Madame Tardy, institutrice sublime (parfumée, maquillée, d'une élégance anglaise qui, cul-terreux, m'impressionnait) et si patiente avec ma tête de bourrique, qui lui revenait mieux que celle des autres : jamais elle ne me dénonça ou gronda quand je lui maraudais toutes ses fraises, framboises et autres cerises, mais son bic voyait rouge devant le culot de ma très mauvaise volonté en matière de progrès scolaire : j'aurais dû lui expliquer que j'avais déjà appris à écrire, tout seul, mais avec une machine-à-écrire.)
L. W.-O.