vendredi 6 juin 2014

"Ça a commencé comme ça"







Video : Le début du Voyage dit par Michel Simon


Il y aura "avant" : me voici déjà dans l'"après". 
Ça y est : je L'ai. 
J'ai beau me pincer.
IL est ici.
Oui, c'est bien LUI.
Sous mes yeux qui n'en reviennent pas.
Sous les doigts qui n'osent qu'à peine encore L'effleurer.
Sur la table noire où les belles pivoines odorantes en ont d'un coup perdu tous leurs pétales quand je L'ai posé, oh, si délicatement pourtant on imagine bien ! Avec de ces précautions…
Je ne réalise encore pas tout à fait.
Groggy, tremblotant, oh oui : tout con, vraiment.
Car si ému ! Si remué.

Certes je l'attendais avec une fébrilité certaine depuis la commande, il y a déjà quelques semaines. Au moindre coup de sonnette, je me précipitais. Las ! Que de bonds j'ai fait pour rien jusqu'à la porte que d'ordinaire pourtant je n'ouvre jamais à personne.

Et puis, tout à l'heure, tandis que j'écoutais Chet Baker et Ron Carter (Ah ! Rio !), la sonnette a retenti, térébrante et, là, d'avance, j'en étais certain, IL était là, enfin. On me le livrait comme une pizza. J'ai ouvert, sans souci des grolles affreuses, des cheveux à la diable, du mégot puant, des yeux rougis par la conjonctivite ni du beau tremblement des mains : un tout petit type en uniforme genre convoyeur à la Tony Musulin m'a lancé comme au rugby un gros carton que j'ai rattrapé au vol. Je n'ai même pas eu le temps de demander s'il fallait signer quelque chose. Le mini livreur avait déjà redévalé l'escalier. Je n'ai même pas eu le temps de lui dire merci. J'ai bafouillé dans le vide, dorlotant le gros carton, le lourd colis, le mirifique don des dieux (et d'une fée amoureuse).

Une telle émotion, je ne l'avais ressentie déjà que si peu de fois. 
Oui, il est si rare que la vie nous fasse un tel cadeau.

Je ne peux pas déballer la chose tout seul : feu l'ami Claude Riehl est avec moi. Oui, lui, celui qui fut et reste sans doute le plus grand lecteur de Céline.
Ah ça, il en aurait commandé un lui aussi, et même dix !
Et s'il n'avait eu les sous, alors je crois qu'il aurait même été capable, pour se le payer, de s'abaisser à traduire la bonne femme Jelinek, ou le Handke, c'est tout dire ! — plutôt, pour une fois, qu'Arno Schmidt (dont il paya si cher la translation : en y laissant sa peau). 
Et au moment de l'ouvrir, il m'aurait appelé de Strasbourg : chacun au bout du fil, on aurait ouvert notre colis en même temps que l'autre. Je vois cela d'ici. Je l'entends d'ici.

D'ailleurs il est ici, avec moi. Il me lance des "Va pas trop vite ! Fais gaffe ! Pose ta cigarette ! Éloigne moi ce verre ! Nettoie ton couteau !".

On est comme des gamins. D'ailleurs, lui et moi on lit le Voyage depuis l'adolescence. Et avec Mort à Crédit, on le relit une fois par an. On ne compte plus le nombre de relectures. Ce n'est jamais le même livre à chaque fois. S'il nous fallait une seule raison de vivre, elle suffirait : relire le Voyage.
Claude Riehl chez Arno Schmidt par Laurence Chanel © 1992
On darde les mêmes yeux de mômes éberlués vers ce don des dieux tombé du ciel : mille pages de la main de Satan.

On cherche une lame, va pour mon couteau de gardien de phare, acheté à Tréguier. Lui aussi trémule, il sait : jamais il n'aura plus belle occasion de servir. 

Il faut déballer le cadeau, trancher les bandes rétives du scotch caramel. Écarter les rabats. À l'intérieur du vaste carton : un autre carton, amorti par huit coins de mousse antichoc d'un bleu fascinant. (Hop, de côté ! On verra plus tard à quoi ils pourraient bien servir, recyclés). Encore du gros scotch à inciser avec des délicatesses de chirurgien. On fait une pause, on reprend son souffle. On fait bien consciemment durer le plaisir : car sinon on regrettera toute précipitation. On s'allume chacun une cigarette en poussant des "Non mais ! Hein !?! Tu te rends compte de ce qu'on est en train de faire !???!!! Par le Grand Renard ! Whu ! Hi ! Tu te rends compte ?!?! Tu-Te-Rends-Comp-Te !?!"

On repose les cigarettes dans le cendrier. On plonge les quatre mains en même temps, puis aussitôt on les retire : "Faudrait peut-être mettre des gants ?" (avec de ces mines et gestes de Laurel et Hardy !).

On extirpe la chose avec tous les égards. Elle est encore sertie dans un cellophane étanche, dont il faut crever la poche. Et voilà le travail : un coffret, de 4 kilos, dont on caresse du bout des doigts le gaufrage de la titraille sobre dans l'espèce de toile cartonnée couleur de nuit. On  le penche pour attraper la tranche du volume, on fait glisser doucement, tout de suite on le pose à plat. On rallume une cigarette, on souffle. On ne se jette pas comme des malades sur une telle rareté. On savoure des yeux d'abord. On se les frotte. On a des suées. Il fait trop chaud en même temps que trop froid. On bredouille, on se sent tout bête, on dit chiche, on va faire cent pas nerveux de long en large, on regarde par la fenêtre le ciel où les nuages semblent guigner vers la table, curieux. Même les lampadaires municipaux tendent le cou et écarquillent leur gobille de cyclope. Même le Bébert de gouttière guette. Même les corbeaux et les pigeons sur la corniche d'en face. Tous font bien comprendre que leur patience a des limites.


Bon… Il va bien falloir se décider à entrouvrir la boite de Pandore, tourner la couverture épaisse, puis les pages si souples car si vastes et qui tremblent car on est émus jusqu'au bout des doigts.


"Ça commencé comme ça. Moi j'avais jamais rien dit. Rien. C'est Bardamu qui m'a fait parlé…"



Ceci n'est donc pas le Voyage.
Mais en quelque sorte son fantôme.
Même pas LE manuscrit, car certainement pas l'unique. Si dès la page de titre Céline a bien noté seul manuscrit, c'est bien parce qu'il en existe d'autres versions qui précédaient cet état qu'il donna à dactylographier. Des versions successives qu'il tua sous lui, creva sous lui comme un cheval endiablé. Combien au juste ? Parions pour plusieurs.  Car rien que deux versions manuscrites relèverait du miracle pour l'invention d'un tel bouquin : tout de même le roi des livres. Des versions perdues, mais certainement pas pour tout le monde, et qui, sans doute voyagent, immobiles, dans le temps, dans la nuit d'un coffre. À moins que Destouches, pas encore Céline, ne les ait détruites à mesure. Ou les ait pliées en une flottille de petits bateaux lancés sur la Seine, ou dans la mer sur le Grand Bé à Saint Malo, depuis la tombe de Chateaubriand, sinon à Dieppe, au bout de la jetée. Que le vent les porte jusqu'en Amérique.
Et il y eut aussi, ensuite, des dactylographies successives, dont les tapuscrits sont pour l'heure secrets.
Cette version manuscrite, par des voies qui restent bien mystérieuses, est parvenue au bout de la nuit de sa rétention jalouse par un collectionneur. 
Elle coûta la bagatelle de 12 millions à l'État qui en fit la préemption lors de sa vente surprise.
Trésor national !
Patrimoine !
Seuls quelques chanceux ou quelques assermentés avaient le droit depuis dix ans de la contempler, avec des gants blancs, eux.
La voici aujourd'hui entre nos mains, même trop lourde pour elles : il faut poser ses 4 kilos annoncés sur une table solide, ou un lutrin, pour la lire. Elle fatiguerait trop, sinon, son homme.
Mise à la portée de nous autres les caniches, qui en frétillent, jappent, s'en pourlèchent, s'en goinfreront.
Voilà de l'inconnu, qui occupera nos insomnies durant au moins mille nuits.

Non, ceci n'est pas le Voyage.
Je disais : son fantôme. 
Son état transitoire avant la mutation définitive.
L'une de ses mues.
Ce n'est donc pas un "livre", mais le rêve d'un livre.
On mesure la chance de pouvoir déchiffrer ce millier de pages griffonnées d'une écriture changeante, dont la météorologie donne assez l'image des états contradictoires, si intenses, que traversa l'auteur. Cette graphie danse, tour à tour légère, virevoletante, frénétique, appuyée, minuscule, tout à coup énorme. C'est de l'herbe, noire, comme celle des cimetières perdus. Affolée par des vents qui sont des essaims d'âmes invisibles. Ça et là rougoie comme coquelicot une interrogation de la dactylo, au crayon écarlate. Ah quel beau manuscrit ! Quelle calligraphie, tracée "au nerf". C'est, oui, vraiment ce que l'Autre Appelé Arthur, celui sans qui Céline n'aurait pas connu telle inspiration à pondre à son tour à la fois ses Illuminations et sa Saison en enfer, appela le clavecin des prés, animé par la main d'un Maître. 

Quant à la numérotation, elle est de la main du collectionneur Biniou.
Le seul qui ait osé, après la dactylo, porter la sienne sur ce saint suaire de papier.

Et puis il y a d'emblée cette inversion des personnages de Bardamu et d'Arthur.
On va lire, on va bien voir.
Que de palpitations promises par ces aventures dans l'inconnu, quand on a lu déjà tant de fois le Voyage, et dans toutes ses éditions : de la Denoël originale qui vaut la peau du cul à celle en Folio dont le brochage perd ses feuillets comme du vulgaire PQ d'autrefois, en passant par la mouture fameuse Livre de poche, qui a tenu le coup depuis des dizaines d'années, et celle dans La Pléïade, qui tue les yeux.

De quel autre auteur les manuscrits nous importeraient autant ?

Même Rimbaud, dont la lecture dopa tant Céline, aura suscité moins d'excitation. On ne se jette pas des nuits entières sur les fac-similés des Illuminations et de la Saison, qui pas cher payés restent bien rangés sur les rayons.

Et tous les brouillons de Flaubert, numérisés en haute définition, plus nets que les galaxies d'Hubble, certes on est bien content d'y jeter un œil de temps à autre, mais ils ne vaudront jamais le petit volume "Lemerre" de Bouvard et Pécuchet, guère plus gros qu'un paquet de Gauloises, et que je trimballe toujours dans ma musette.

Quant aux contemporains, même les plus géniaux, si jamais il en surgit un ou deux, en ces temps tout de même d'apocalypse imminente, leurs disques durs ou la clé USB de leur cloud risquent de s'avèrer moins sexy.

Pour prétendre désormais avoir lu le Voyage, il faudra avoir fait la lecture comparée avec ce manuscrit du diable.

Nul doute que cette parution miraculeuse poussera au crime les commentateurs qui à leur tour pondront des tonnes de gloses, lesquelles s'ajouteront aux myriatonnes déjà produites. 

Qui aura fait couler plus d'encre que Céline ?


Mais qui aura fait couler tant de larmes ?

De vrais chagrins et de vrai rire !

À une époque où chaque semaine on vend sur eBay et le bon coin ou dans l'arrière-boutique de librairies dites d'ancien un squelette de Bébert de plus garanti déterré à Meudon, des thermomètres garantis enfoncés par le Docteur Destouches lui-même dans le fondement de l'époque sinon l'"anu" de cette momie, la Littérature;  où se fourguent des clébards garantis descendants de Bessy, des vrais Voyage "Denoël" avec fausses dédicaces à Sarkozy; des pelures et gilets mités avec ADN certifié pur Céline; des Bagatelles format eBook retapés et enrichis par de vraies ordures ayant appris l'orthographe et le français dans les rangs des milices "pur porc"; à une époque où les reliques de cet ennemi public, de ce diabolisé majeur, sont aussi courues que les vrais morceaux de la fausse croix, ce sublime fac-similé de son manuscrit, impeccablement édité, et sans un gramme de glose ajouté, brut de brut, s'impose comme la seule excentricité fétichiste que se payeront ses vrais lecteurs.

Que dirait-il, Ferdinand, alias Satan, de nous savoir en train de nous pencher, indiscrets couillons médusés, à la loupe sur ses brouillons ?


Peut-être se demanderait-il qui a pris, de nos jours, sa relève d'horrible travailleur, où peut bien se trouver le Céline d'aujourd'hui,  car enfin, il faut bien en convenir, à moins qu'il ne se cache impeccablement en ces temps d'incognito impossible, il n'y en a point.


C'est d'ailleurs pourquoi, faute de contemporain aussi efficace et excitant, on en revient toujours à relire l'increvable, inusable, inimitable Voyage.
Qui dit mieux ? Personne !
On ne manque pourtant pas de grandes gueules.
Et les écrivains pullulent désormais par millions, rien que dans ce pays le plus con du monde.
Maintenant qu'on en a deux, de Voyage, ce sera encore pire. Si un nouveau Céline surgit enfin pour de bon, alors il se devra d'être encore deux fois plus fort. Et sans faudra-t-il qu'il les écrive en direct, ses brouillons, lui. Comme un infernal feuilleton, en ligne. 

N'est-ce pas là un chouette challenge ?!? Pour sûr on ne se bousculera pas au portillon pourtant grand ouvert de cette gloire : il n'y a plus personne pour prendre les commandes du métro émotif.
L. W.-O.


Saluons donc à la fois l'initiative délectable et le travail impeccable des Éditions des Saints-Pères
Je ne sais si il reste encore quelques exemplaires de cette édition originale. 
On peut commander directement ce coffret (expédié rapido dans un colis à l'épreuve des brutes de la Poste nationale), ainsi que sur Amazon. 
J'ai cru comprendre qu'un deuxième tirage était en cours d'impression. 
Ceux qui n'auront pas profité de l'occasion le regretteront peut-être bientôt. 
Alors il ne faudra pas venir pleurer,  et ce sera tant pis pour eux. Qu'on ne compte pas sur moi pour que je prète mon exemplaire ou fasse des photocopies.







mercredi 4 juin 2014

Thomas Bernhard : "…et comme un enfant on démolit le tout"









Avis : j'avais oublié ce matin dans ma précipitation la moitié de mon billet en le mettant en ligne. 
Je le redonne dans son intégralité.

Moi qui ne loupe jamais rien de tout ce qui parait de Thomas Bernhard, j'ai pourtant fait jusque-là la grève de l'achat du dernier recueil de récits paru chez Gallimard, Goethe se mheurt. Je peux m'être trompé en le feuilletant trop vite : mais il ne m'a pas semblé qu'on y faisait mention d'une précédente parution de ces textes, dans une autre traduction, il y a déjà bien longtemps : le récit qui donne son titre au recueil a déjà été traduit en 1987, dans l'indispensable numéro spécial de la revue L'Envers du miroir, chez Arcane 17; celui intitulé Montaigne est déjà paru en 1988 dans Évènements, aux éditions de L'Arche. Certes ces deux ouvrages sont épuisés, mais est-ce une raison ? Et sont-ce des manières ?

Je ne doute pas que la traduction nouvelle par Daniel Mirsky s'avère excellente, mais enfin je ne supporte plus qu'on présente comme inédite une publication qui a déjà eu des précédents chez d'autres éditeurs. Je ne supporte plus non plus que le travail pionnier et courageux des revues soit systématiquement snobé par les éditeurs, qui n'ont pas la décence de signaler de précédentes parutions et s'arrogent ainsi à bon compte une exclusivité. 
Rappelons donc, ce n'est que justice, que le récit Goethe se meurt (sans "h" cette fois) a déjà été impeccablement traduit en 1987 par Eliane Kaufholz dans le N° 1 de L'Envers du miroir, ainsi que d'autres récits du volume "Mirsky" présenté comme "inédit" en France. Il en va de même pour le récit Montaigne, que les éditions de l'Arche avaient déjà donné dès 1988 dans le légendaire recueil Évènements, dans une traduction du regretté Claude Porcell. Je vais me payer sans plus tarder la traduction de M. Mirsky afin de juger sur pièce de son excellence certifiée certaine et surtout de la comparer avec celles d'Eliane Kaufholz et de Claude Porcell, lesquelles étaient déjà tant parfaites que si M. Mirsky a fait mieux alors on lui dira "chapeau" et on qualifiera sa version de plus que parfaite. On peut aussi supposer que M. Mirsky ignorait tout de ces deux traductions. Ce serait alors dissonnant bémol quant à la compétence de celui qui semble s'imposer désormais comme le traducteur officiel de Bernhard chez Gallimard. Prendre les lecteurs de Thomas Bernhard, en tout cas ceux dans mon genre, pour des buses serait une autre faute professionnelle.
Mais après tout, je puis aussi me tromper : les mentions bibliographiques de L'Envers du miroir et d'Èvènements se trouvent peut-être dans le volume, mais alors ce doit être en si petit que je ne les ai pas repèrées, à feuilleter debout, sous d'aveuglants néons, entre deux vigiles sourcilleux, au coin d'une gondole, dans une ambiance de pharmacie, ce mince volume appelé à faire référence. Au cas où j'aurais eu la berlue, je ferai humblement mea culpa. Mais je ne crois pas avoir eu du tout la berlue. J'ai l'œil pour ce genre de choses, et le nez. Et on a déjà tellement été échaudé, qu'on est désormais un tantinet méfiant et chatouilleux, n'est-ce pas !

France-Culture donnait à entendre la semaine dernière ce Goethe se mheurt, avec l'épatant André Wilms. On peut écouter ce grand moment (et en télécharger le podcast) en cliquant ici.

En exclusivité (car je ne crois pas qu'on le trouve ailleurs sur la Toile), voici, ci-dessus, un curieux documentaire "alsacien" sur Thomas Bernhard, qui date de 1988 (comme en témoignent les brushings et les dégaines !). C'est surtout pour les extraits sous-titrés des "3 Tage" de Ferry Radax que je le donne ici, mais aussi pour voir comment, dans ce pays, on parlait de lui à une époque où tout le monde ne prétendait pas encore l'avoir lu ni s'en réclamer. (Merci aux deux lecteurs de ce blog qui me l'ont fait jadis parvenir.) 
L. W.-O.

Rappel : Thomas Bernhard sur La Main de singe

Ice Cream for crows 



Comptes cruels




"J'ai tendu la main aux âmes des noyés…"



"Le monde veut de la distraction, mais il faut le perturber…"



" Nous croyons être compétents et ne le sommes tout de même pas…"

Comment ça va


Plus personne, rien que la société des minutes."



"Si vous êtes délirant, appuyez sur le 7…"


"La vie parmi les hommes nous agrège tous en un tas noir…"




" Comme un petit chien…"


"Je suis l'observateur, l'ignoble individu qui s'est confortablement installé dans le fauteuil à oreilles…"




Les Envahisseurs




" je suis moitié oiseau, moitié cochon "




"Nous croyons être compétents et ne le sommes tout de même pas…"




Concurrence des charlatans


Thomas Bernhard : "On dit des inepties sur moi, comme sur n'importe qui d'autre…"


Livres emportés à la montagne


Juvenilia / Autoportrait en batteur nietzschéen sous pastis, stupéfiants et "bob" Carrefour


In der Höhe



MEENS ALORS !

Je reviendrai bientôt longuement sur Thomas Bernhard, et plus particulièrement sur le fameux entretien filmé par Ferry Radax. En attendant ces pages plus conséquentes, je tenais à répondre sans plus trainer à Dominique Meens que je remercie de son attention fidèle à La Main de singe. Il m'a fait l'honneur sur son blog, l'an dernier, de cette chronique adressée, Aller-retour, que je me permets de pirater et redonner ici sans autorisation. J'en profite pour signaler que Dominique Meens publie un nouveau livre chez POL, Dorman. À propos de Thomas Bernhard, on lira de lui, sur son blog, cette autre chronique : Thomas Bernhard, encore et toujours. L'excellent site Poezibao donne une Anthologie permanente de cet auteur si singulier.

DOMINIQUE MEENS /Aller-Retour

à Louis Watt-Owen

" Je te sais un amateur. Les germanophones disent cela : amateur. Ce mot n’a pas la même valeur en français. Je me demande quelle peut être aujourd’hui la valeur de certains mots, de phrases choisies, de discours imposés, en français par exemple puisque je reviens d’avoir exercé mes talents d’on verra quoi, en français. Je retrouve dans le train une connaissance, nous sommes publiés par le même éditeur, raison pour laquelle, supposé-je, nous avons été invités à lire et converser ensemble à l’occasion d’un festival supplémentaire. Dans le train la conversation porte sur l’état désastreux des écoles d’art, des directives européennes qui se déchaînent… mon interlocuteur s’endort. Là-bas, les organisateurs ont prévu pour mon accueil une vraie fausse entrée naturaliste, deux hérons, l’un posté le long du canal, l’autre volant poisson au bec, frais, la queue s’arque et brille. Entre le congrès des vétérinaires homéopathes du Poitou et l’Assemblée générale des oncologues du Christ-Roi, le Palais des Congrès municipal accueille l’opération promotionnelle qui m’emploie, intervenant littéraire non cadre. Trois espaces sont prévus, un très grand espace, un espace, un petit espace. Nous rejoindrons le petit espace plus tard. Pour le moment nous déjeunons. La vedette rejoint la table où nous sommes placés. Je la salue, elle ne me reconnaît pas mais ne s’en inquiète évidemment pas, et je lui présente mon voisin, dont elle se souvient qu’elle l’a rencontré il y a une bonne quinzaine d’années. Une autre connaissance nous aborde, s’installe à nos côtés, me reproche de ne rien entendre aux dangers qui guettent l’institution autrefois chargée de soutenir les lettres. Nous nous installons dans le petit espace. Il y a là trois personnes, puis sept, une quinzaine à l’issue de notre prestation. Prestation. Le dictionnaire donne étonnamment pour exemple une phrase du Syndicat des artistes-interprètes. Au cours de ladite, je suis amené à me taire. Un photographe accrédité se répand non loin au téléphone. Le modérateur se lève, le rejoint et lui propose de s’éloigner. Dans l’après-midi, je dérive un moment dans le quartier, détruit de fond en comble. Quelques immeubles abandonnés couverts de signes anarchistes et de grafs, une fête de quartier dans un square où joue la fanfare Le Sceptre d’Ottokar typiquement européenne et pourtant tellement exotique et originale voici une musique adaptée à toute manifestation festive cette musique pleine de sensibilité et de richesse culturelle ravit tous les publics. Regagné le Palais des Congrès, je m’assoie sur la scène de l’espace qui n’est ni le petit espace, ni le grand espace où je viens d’apercevoir la vedette, qui interroge un grand écrivain international. J’ai remarqué comme la vedette resplendissait beaucoup plus qu’il y a quatre heures, à table. Le public. Les publics. Je ne sais. Des gens sont là. Le modérateur nous présentera tour à tour, et nous étions chargés, j’ai dû mal comprendre, de lire quelques passages de nos ouvrages qui évoquent les Métamorphoses d’Ovide. Le directeur artistique du festival annonce que le modérateur nous a adressé une traduction mot à mot d’un passage de ces Métamorphoses, chacun le sien, et que nous allons en proposer notre traduction, puis s’installe face à nous, curieux de nos exploits. Il vérifiera très vite qu’il ne s’agit aucunement de cela, que rien ne se déroule des numéros qu’il espérait. En effet, le premier des intervenants littéraires non cadres venu les mains dans les poches fait un numéro de maître de conférences ; le deuxième donne une brève introduction à un cours de littérature comparée ; le troisième lit un extrait d’un livre publié puis d’un autre inédit qui se conclue par la traduction d’un épisode des Métamorphoses traduit par un personnage de fiction. L’éclairagiste passe la scène au noir. Je ferme les yeux un instant. Quand je sors de ce moment de légère angoisse, je me retrouve seul. « Quand on ne se retrouve pas, on se retrouve seul », chantait Geneviève Cabannes dans une des pièces d’Un Drame Musical Instantané. Je reprends ma lecture de Destination vide, de Herbert, commencée dans le train tandis que mon collègue dormait, et l’interrompt vers vingt heures, pour dîner rapidement. Je termine le livre, lu il y a quelques décennies, dont j’ai parlé à un ami proche il y a quelques jours, et que je lui ai conseillé. Le lendemain, au petit déjeuner, je trouve le directeur artistique à qui j’offre un de mes livres afin de le remercier de m’avoir invité, mais il n’y est pour rien m’assure-t-il ; et je suis rejoint par le modérateur latiniste à qui j’exprime mon désappointement avec humour, intérieurement rageur. Je décide, de retour à Paris, vers midi, de ne plus jamais accepter de telles propositions. Je me remets à mon Dorman, et le lendemain, c’est-à-dire ce matin, je recherche sur mon machin le film de Ferry Radax, Thomas Bernhard : Drei Tage…"
Dominique Meens 
03/06/2013






Video © Éditions POL





Dominique Meens


"Je me trouvai dans une troupe de grues, lesquelles d’abord furent étonnées de me voir si haut."
Né en 1951 à Saint-Omer. Diplômé de nulle part. Sans emploi.
Un Glossaire des oiseaux grecs de D’Arcy Thompson (traduction et augmentation), éditions Corti, janvier 2013

VersP.O.L., juin 2012.

Aujourd’hui tome deux, avec Miguel Donoso Pareja. P.O.L., juin 2012.

Aujourd’hui rougie, P.O.L., 2010

Aujourd’hui ou jamais, P.O.L., 2009

Quelques lettres à Lord JimCynthia 3000, 2009

L’Hirondelle, ACT MEM, 2008

Aujourd’hui demain, P.O.L., 2007

L’Aigle abolie, P.O.L., 2005

Choucas, canard, pouillotContrepied, 2004

Hors-sol, avec Jacques Demarcq et Julie Poupé, L’ACT MEM, 2004

Aujourd’hui je dors, P.O.L., 2003

Le Premier Monde est une cage pleine d’oiseauxcipM - Farrago, 2003

Une conversation américaine, dans Le Christ et la femme adultère, Desclée De Brouwer, 2001

Poursuivons, Ornithologie du promeneur, livres iv & vAllia, 1998
Eux, et nous, Ornithologie du promeneur, livre iii, Allia, 1996
Ornithologie du promeneur, livres i & ii, Allia, 1995
Toucan, Messidor, 1990
La Noue dérivée, Folies d’encre, 1989






mardi 3 juin 2014

Jean Louis Schefer : "Ce que nous construisons hâtera enfin la ruine de nos illusions…"

Paris Bordone Les Joueurs d’échecs
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En 1969, Jean Louis Schefer publiait Scénographie d'un tableau, dans l'alors fameuse collection Tel Quel, aux éditions du Seuil, où cependant il détonnait, comme les quelques textes qu'il donna dans la revue dirigée par Philippe Sollers, dont il s'émancipa bien vite, n'étant guère du genre de la maison. S'il n'avait rien à voir avec les goûts littéraires, philosophiques et esthétiques de Philippe Sollers et des autres telqueliens, n'en partageant ni la culture, ni les références tutélaires, ni les cocasses positions politiques, Jean Louis Schefer était en revanche ami et lecteur de Roland Barthes, et celui-ci ne manqua pas de saluer cette parution qu'il jugeait importante : à ses yeux elle constituait l'amorce d'une œuvre singulière. L'ouvrage "analyse" un tableau fascinant de Paris Bordone, Les Joueurs d'échecs. Ce premier livre était en quelque sorte pris dans les inévitables obsessions structuralistes de l'époque tout en s'en échappant sans cesse et en ne s'y réduisant jamais. Tout au contraire, le lecteur averti y découvrait en quelque sorte la naissance d'un style sans équivalent parmi ses contemporains. Jean Louis Schefer reprend aujourd'hui ce livre, sous un autre titre, Les Joueurs d'échecs, chez POL. On salue cet éditeur d'avoir entrepris depuis quelques années de rassembler et donner toute l'œuvre de Jean Louis Schefer, publiant tour à tour inédits, commandes (ainsi les 4 volumes du journal Main courante) et nouvelles éditions de titres parus de façon dispersée et devenus souvent introuvables. 
L. W.-O.


Extrait :

« … ce que nous construirons hâtera enfin la ruine de nos illusions, l’inexactitude des savoirs appris, et le paysage que nous laisserons, les demeures bâties, les cambres dessinées garderont le pli du papier sur lequel pourrait flotter le hasard de pays inventés.
Mais, faisons-nous jamais autre chose ? Travaillant au détail, comme épuisant un corps que l’amour ne peut régénérer, l’amateur de peinture n’est bientôt plus historien. Son étude est celle du flot mobile des illusions et des hypothèses successives de la forme humaine. Il n’en n’est pas le clinicien, à peine le romancier ; s’il appartient lui aussi à l’image du miroir, c’est pour savoir que toute image peut remplacer tout autre corps, commander ses passions d’illusion, en offrir la dernière consolation. » 
J. L. SCHEFER


On trouve également sur le site de l'éditeur deux videos, où Jean Louis Schefer évoque ce livre et en lit quelques pages :








BONUS :

Alain Veinstein, fidèle lecteur de Jean Louis Schefer, le recevait l'autre nuit dans son émission Du jour au lendemain, sur France-Culture. On peut réécouter cette émission et en télécharger le podcast.

Autres billets consacrés à Jean Louis Schefer 
sur le site La Main de singe.


Jean Louis Schefer : L'HOMME ORDINAIRE DE LA BIBLIOTHÈQUE (Archives Main de singe, 1991)









dimanche 1 juin 2014

Un lecteur d'Arno Schmidt con comme la lune : le blog "Dast ist der Mond"


Il semblerait que la publication de mon billet à midi ait poussé le couillon dont je parle à supprimer son blog  aussi sec. (Du moins semble-t-il, puisque le lien que je donne tombe désormais dans le vide.) Il valait mieux pour lui, en effet. Car je ne plaisantais absolument pas. Mais je ne risque pas à mon tour de supprimer mon billet : car il dissuadera peut-être d'autres couillons de recommencer. Par ailleurs, le blog incriminé n'est qu'un exemple parmi tant d'autres de la pratique d'un si grand nombre de blogueurs, nuisibles cybernétiques anonymes qui pillent sans vergogne le travail des autres et pratiquent en toute bonne conscience le copier/coller. Leur inculture et leur feignasserie intellectuelle ne soulève plus que le dégoût et le mépris. Ils pullulent autant que se raréfient ceux qui proposent des contenus exclusifs et singuliers. Ces minables sont la honte de la Toile. J'allumerai désormais systématiquement quiconque se permettra de citer inconsidérément Arno Schmidt & cie et omettra de mentionner ses sources. Avis !
L. W.-O.

La zoologie des nuisibles cybernétiques reste à faire.
Elle attend son Linné.
Frédéric Schiffter a déjà répertorié certaines de ces espèces puantes.
J'avais amorcé autrefois cette tâche, répugnante certes, mais sanitaire, à propos de ce que j'ai appelé des rats de blog.
D'autres genres de nuisibles prolifèrent dans les égoûts cybernétiques.
Comment désigner l'espèce d'olibrius immonde qui se croit tout permis en vertu de son admiration idolâtre pour un auteur ?

Par exemple, je découvre ce matin le blog
logé à l'adresse http://bargfeldandco.tumblr.com/

Depuis quelques jours, un fondu d'Arno Schmidt n'y donne, sous forme de vignettes "tumbl'r", que des citations tronquées, extraites des traductions françaises de Schmidt. On a marché sur la lande, Scènes de la vie d'un faune, Brand's Haide, etc…

Peut-on par admiration sans doute bien sincère, tout se permettre ?

Si feu Arno Schmidt était toujours là, il collerait son avocat sur le dos de ce nuisible maraudeur.
Si feu notre ami Claude Riehl était toujours là, il collerait lui aussi son avocat sur le dos de ce nuisible mais également son poing de géant sur sa gueule.
Ayant des mains aussi vastes que celles de l'ami Riehl, je collerai de sa part, par procuration, mon poing sur la grosse tête de ce nuisible si jamais je l'attrape (et je finirai bien par l'attraper : alors il passera entre 4 z'yeux un sale quart d'heure).

Car enfin de qui se moque ce détourneur sans vergogne ?
D'abord de la gueule de tous les autres lecteurs de Schmidt : découper Schmidt en "pensées pour album", ainsi que disait Thomas Bernhard, est une abomination. C'est n'avoir strictement rien compris à cette œuvre qui ne souffre pas d'être débitée "au détail", mais lue dans son ensemble. 
Par ailleurs ce lecteur foireux de Schmidt s'avère aussi un cancre en orthographe et nul en dactylographie : bonjour le respect du texte original !
Sans compter que si quelqu'un entendait que son texte publié respecte à la pine-de-mouche ses exigences typographiques drastiques, c'était bien Schmidt ! Ses éditeurs pourtant dévoués et admiratifs comme les légendaires Ledig Rowohlt et autres Ernst Krawehl en ont su quelque chose ! Ulcéré par les erreurs et coquilles, Schmidt a d'ailleurs fini par ne plus publier que le fac-similé de ses vastes tapuscrits : ainsi cette reproduction photomécanique respectait-elle enfin ses exigences.

Combien Claude Riehl a-t-il dû se battre à son tour pour que ses traductions elles-aussi respectent Schmidt à la lettre !  On racontera un de ces jours l'histoire mouvementée de la publication de Brand's Haide chez Christian Bourgois.

Par ailleurs à quoi rime un tel saucissonnage ?
Instruire les lecteurs de Schmidt ? Mais les lecteurs de Schmidt n'ont nul besoin d'un tel site pour le lire ! Ils ont déjà tous les livres et sont au parfum. Ils ne peuvent que cracher de dégoût, de dépit et de mépris sur de telles intitiatives.
Instruire les non-lecteurs de Schmidt ?
Mais enfin il faut être le dernier des jobards pour imaginer pédagogiser les jobards !

Outre de notre gueule, à nous les lecteurs d'Arno Schmidt, ce jobard en excès de zèle se fout carrément de la gueule de Schmidt lui-même, et de la gueule de ses héroiques traducteurs français : Jean-Claude Hémery et Claude Riehl.
Car enfin on ne trouve nulle part sur ce site dont les extraits prétendus schmidtiens garantis sont la seule matière et raison d'être, la moindre mention du nom de ces traducteurs.
C'est pourtant bien LEUR texte qui est ainsi piraté !

Pas de mention non plus des éditeurs.

L'auteur de cette fumisterie n'a bien entendu aucun courage.
Ce frimeur qui se fait briller à bon compte n'est bien-sûr qu'une couille molle : il reste anonyme.
C'est bien pratique.

Jusqu'à quand ce nuisible compte-il poursuivre ses activités ? Jusqu'à ce qu'il ait saucissonné et débité en tranches la totalité des traductions de Schmidt ?

Ô ! oui ! Méfions-nous dès que nous trouvons sur la Toile le tag Arno Schmidt ! "Toujours la prudence !" tel était le motto du pistolero de Bargfeld.

Je t'en foutrais du Bargfeld and co !
Y est-il jamais allé à Bargfeld ce couillon ?
Je doute même qu'on lui ouvre s'il va sonner à la porte de la Arno Schmidt Stiftung. Il doit avoir une tête qui inspire aussi peu confiance que son blog à la mord-moi-l'nœud.

En tout cas si je mets un de ces jours la main sur lui ou simplement sur son nom, je lui garantis la râclée.
Elle sera publique : ici même.

Et si ce connard se demande à quel titre je le sigrole ainsi, c'est qu'il est alors un bien piètre lecteur du Schmidt mis en français.
Ne sait-il pas que La Main de singe a été, de 1990 à 2004, la revue qui a le plus publié de textes inédits d'Arno Schmidt ? Claude Riehl collaborait quasi à chaque numéro. Il était même le spin doctor discret de cette publication.

Cette insulte cybernétique à sa mémoire ainsi qu'à celle du grand Jean-Claude Hémery mérite vengeance.
Je ne lâcherai pas le morceau et serai sans pitié.
Ces deux traducteurs ont tant mis leur peau sur la table dans leurs travaux d'Hercule qu'il l'y ont laissée carrément, leur peau, à cette tâche surhumaine.
Et voilà désormais qu'il suffit à un petit connard anonyme, ne parlant pas mieux le français que l'allemand, d'ouvrir un blogouillon sur tumbl'r pour profiter de leur travail (si mal payé ! si peu reconnu !) pour se faire mousser sur leur dos, sans même les citer ?

Il n'y aura pas d'impunité.
Je peux le garantir.
Non mais !

L. W.-O.