dimanche 3 avril 2016

"Des comme vous, ça court pas les rues…"


Mandryka, Le Concombre masqué


"— J'ai pesé vos cartons de bouquins et vos paperasses ! Vous voulez savoir le chiffre exact ?" m'a dit le chef des déménageurs pendant qu'il soufflait sur le chèque du règlement pour en sècher l'encre.
Je n'étais pas sûr de vraiment vouloir savoir et les montagnes de cartons m'écrasaient d'avance. Malgré tout, j'étais curieux de la chose, ce n'est pas tous les jours que l'on peut évaluer irréfutablement le poids de sa folie et une telle occasion n'allait pas se représenter de sitôt.
"— 3,5 tonnes !!!! Jamais vu ça en 30 ans de carrière ! J'y ai laissé les amortisseurs des deux camions, je vous fais grâce de la petite note de leur réparation. Un type qui accumule tant de papier c'est devenu trop rare. Des comme vous, je vous le garantis, ça ne court pas les rues ! Je ne risque pas de vous oublier, vous, sacré nom de dieu de bordel de merde ! On fera marcher l'assurance pour les amortisseurs, et puis ils étaient déjà un peu morts… Vous avez de la chance… L'autre jour un type m'a fait transbahuter sa collection de clous et vis, il y tenait dur comme fer. J'ai hésité : cette ferraille était stockée dans des sacs-poubelles ! 70 kilos chacun ! On en avait plein le camion et on s'est écorché les doigts et les futales ! Lui je l'ai fait casquer je vous garantis ! Deux sacs sur trois ont crevé dans les escaliers, il a fallu tout ramasser, clou par clou,  vis par vis. Le type nous gueulait dessus et il prétendait qu'il les avait comptés ! Il ne faisait rien du tout avec ses putains de clous mais il y tenait méchamment. Mais vous… Ôtez-moi d'un doute… On se demandait avec les gars… Ces archives de papiers, c'est quoi au juste ?"
"— Ce qui me reste de ce j'ai écrit depuis les années 60…"
"— Ah je comprends mieux… Vous êtes écrivain… Et les livres c'est ceux que vous avez publiés !"
"— Écrivain ? Ah certainement pas ! On frise l'insulte, là ! Je suis exactement comme le collectionneur de clous et vis : celui-là non plus ne devait possèder aucun marteau, aucun tournevis, aucune tenaille"
"— Alors… ces bouquins… c'est donc votre bibliothèque comme on dit ? Et alors, excusez la curiosité, vous les avez tous lus ?".
"— Pire !" ai-je répondu : "Relus et même rerelus, sinon rererelus !"
"— Allez, je me sauve avant d'en entendre plus et de changer d'avis pour les amortisseurs… Vous êtes bien sympathique comme dingo, mais faudrait voir à pas trop me bourrer le mou, hein… Je ne vous dis pas à la revoyure car la prochaine fois faudra appeler la concurrence… Nous, les livres, on les refusera, dorénavant… On s'est trop tués avec les vôtres…"

L. W.-O.



Silly walks…







"Enfant, tu ne tenais pas en place. Tu battais la campagne. Tu te voulais au-dehors, loin de la maison, loin des tiens. Tu adressais des clins d'œil espiègles à l'horizon et tu donnais au ciel les rondeurs de tes nostalgies. De l'enfance, tu as sauté à pieds-joints dans la philosophie, et les années ont accru ton horreur de la sédentarité.. Depuis, tes pensées courent par monts et par vaux. Le besoin d'errer hante les notions. Les quatre murs te pèsent. Tu ne respires — philosophe des routes et des rues — qu'aux carrefours. dehors, toujours dehors — il n'y a pas de lit dans l'univers !
L'ennui abstrait révélant qu'être vivant c'est être vide, tu épies dans les venelles — tel un assassin des instants — l'oubli de la pensée. Tu trouverais oiseux de dévider l'écheveau des pensées pour en tirer un fil que tu nouerais au chapelet des frêles espérances. La charogne de la vie pourrit en arrière. Et celui qui lit dans tes pas y découvre un meurtrier."

Cioran, Bréviaire des vaincus
traduction d'Alain Paruit




vendredi 25 mars 2016

"What do you want, motherfucker ?!?!"





La connerie générale bat des records. La Grande Faucheuse moissonne autour de moi. La physiologie déconne. L'insomnie et la dèche s'acharnent sur ce qui reste du pauvre type, qui sait pertinement l'avoir bien cherché et se complait à s'avachir au comble de l'ennui, de la répugnance, de l'aboulie et du cafard mais je ne suis pas du genre à gémir sur mon sort et à pleurnicher ou paniquer. Je passe mon temps à rire comme personne et tout seul de la catastrophe de chaque jour : le grotesque est partout et tout est du plus haut comique pour qui se tient à distance et refuse de participer. À commencer par sa propre existence, dont chaque journée n'est qu'un enchainement de gags irrésistibles, certes cuisants vécus de l'intérieur. J'en fais le moins possible, histoire de m'éviter bien des catastrophes. Je refuse d'aller jouer la moindre comédie, je n'attend rien de rien ni de personne et, aussi incapable de la moindre résolution que d'envisager le moindre espoir, je me contente de fumer, de feuilleter des ouvrages inadmissibles, de me lever à l'heure, bien avant l'aube, où l'élément démocratique sublunaire ronfle encore sur des matelas à crédit, de faire trois siestes par jour pendant que les ronfleurs réveillés et dopés aux antidépresseurs et à l'alcool se démènent au boulot ou s'exténuent à en chercher. Je savoure le luxe de n'être attendu nulle part et de ne contribuer en rien à la perpétuation provisoire de ce monde sur lequel je crache par la fenêtre sans souci que quelqu'un passe en dessous. Sans aucune vergogne, je me laisse dériver cap au pire, en sifflotant faux du Chet Baker ou en me répétant comme un mantra la formule magique de Cioran : "Dans ce monde d'avortons et de poufiasses, il s'agit malgré tout d'être digne".  J'ouvre au hasard les Propos sur la racine des légumes, de Hong Zicheng, et je lis en opinant : "Une intégrité rayonnante comme le ciel se forme dans l'obscurité d'une pauvre demeure" ou encore : "Il faut admirer l'homme assez éclairé pour secouer ses manches et quitter la fête quand elle bat son plein. Il peut marcher sans crainte le long d'un précipice." Je tâte et dorlote mes bobos, je cultive ma nostalgie, je retaille plus aigû encore le crayon dont je ne me sers pas. Je démonte, nettoie, graisse et remonte mon arme préférée : ma vieille machine-à-écrire. Je constate que la souffreteuse batterie de mon ordinateur est comme moi : elle se vide de plus en plus vite et se recharge de plus en plus lentement. Je rallume une cigarette. J'espère que ce con de boulanger a fait du bon pain, que le livreur a bien ravitaillé le bureau de tabac, que les éboueurs sont bien passé, que les militaires patrouillent avec des pétoires chargées afin que la chérie circule tranquillement en métro et me revienne entière avec tous ses beaux yeux, ses organes et sa frimousse sublimes, que les fonctionnaires de l'EDF veillent à ce que je puisse à tout moment me chauffer le cul, me percoler le meilleur des cafés, écouter du Henri Mancini ou du Ran Blake, ou brancher ma Stratocaster, surfer d'un œil torve sur la Toile en marmonnant des "Regarde-moi ce con !", mettre la radio et la couper aussitôt en lâchant des "Ta gueule, saloperie", etc… Brèfle… Cette belle vie est épuisante. Elle est réservée aux grands champions du surplace, discipline qui réclame tout le bonhomme, et s'avère pire qu'un marathon puisqu'elle est un marathon sans fin, sans concurrents, sans public, sans voiture-balai ni soigneurs. Je ne la recommande et ne la souhaite à personne. Elle serait fatale à qui n'est pas taillé pour. (Qu'on se contente d'y rêver !).
L. W.-O.

jeudi 24 mars 2016

"Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent…"



Depuis trois jours, des rafales s'acharnent sur mes terrasses et saccagent leurs mini-forêts. Les arbres se couchent, les fleurs s'envolent, les plantes sautent dans le vide. Tout était pourtant bien câlé, et arrimé à l'invisible fil de pêche. Vivre en étage élevé est un peu comme vivre sur un bateau : il faut s'attendre aux soudains passages-à-tabac. Ces bouts de ficelle n'ont pas tenu le coup. 

J'ai renoncé à sortir chaque fois tout remettre en place puisqu'aussitôt, dans mon dos, le vent renvoie tout valdinguer en ricanant et qu'on ne saurait, même moi, lui tenir tête. Et puis je n'ai que deux mains, l'une qui tient mon bob, l'autre mes lunettes.


J'observe le phénomène à travers les vitres, sur fond de nuages aussi rapides que dans un timelapse, tout en poursuivant, bien au chaud et bien à l'abri, ma lecture du Journal du Métèque de Jean Malaquais, où je tombe sur ces lignes de circonstance, datées du 16 septembre 1940 :

"Pour paraphraser Fielding (Essays on Nothing), il y a ceux qui prétendent écrire ce qu'ils pensent, et d'autres qui se flattent de penser ce qu'ils écrivent. Or, commente cet auteur, il en est d'une troisième sorte, bien plus nombreux, qui ne pensent guère avant de prendre la plume, et qui, couchant sur le papier ce qu'ils croient avoir dans la tête, ne produisent jamais que du vent. Eh bien moi, depuis que je gribouille ces notes, je me sens appartenir d'office à cette dernière fraternité."

Je relève les yeux vers la belle tempête. Les crayons oubliés sur la table foncent comme des flèches. Qu'ils aillent au moins se planter dans le cul ou la tête d'un con ! La table elle-même décolle, retombe, reprend de l'élan, redécolle. Les chaises bondissent et ruent. Mes papiers et mes livres tourbillonnent dans le vide puis sont soudain aspirés vers le haut, bientôt je ne les distingue plus. 

Me reviennent ces quelques vers de Jean de Sponde  :
"Le trait est empenné, l'air qu'il va poursuivant
C'est le champ de l'orage : Hé ! commence d'apprendre
Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent."

L. W.-O.

samedi 19 mars 2016

Just a little too much…

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Bien planqué parmi la végétation de mes terrasses, je me sens enfin à l'aise : leur luxuriance est la garantie de mon incognito. Voilà ce que je me disais avant de réaliser à quel point elle doit attirer l'œil. J'en ai peut-être rajouté un peu trop. J'éprouve la même chose chaque fois que je fais ou dis quelque chose en public.
L. W.-O.

Sors de ce corps !



"Chacun possède ses raisons pour s'évader de sa misère intime et chacun de nous pour y parvenir emprunte aux circonstances quelque ingénieux chemin. "

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

jeudi 17 mars 2016

Chez le siphonné…



Visite du plombier. Il n'écoute rien de ce que je dis des lavabos et tuyauteries qui déconnent car il est halluciné par le nombre de livres, il n'en croit pas ses yeux, il n'en a jamais vu autant et se demande quel siphonné peut bien vivre dans un tel antre. Il n'a qu'une hâte : faire machine-arrière. Oublier ce qu'il a vu. Mais il reste planté-là, fasciné.
L. W.-O.

dimanche 13 mars 2016

"Vivant tout en haut d'une pyramide de cadavres …"



"(…) Peut-on savoir d'où vous viennent ces brusques assauts d'angoisse, comme cela, sans cause apparente, pendant que vous curez votre pipe, ajoutez une bûche au feu, entendez le claquement d'une porte ? Serait-ce le remords d'être vivant — vivant tout en haut d'une pyramide de cadavres ?

Ne rien regretter. Ne rien pleurer. Si, par sortilège, je me retrouvais tel qu'à mes seize ans, j'aimerais m'y voir avec mon âme de seize ans : revivre les mêmes expériences, commettre les mêmes sottises, jouir des mêmes bonheurs. (…)"

Jean Malaquais, Journal de Guerre, Phébus éd.

samedi 12 mars 2016

Du sommet de ma Tour de Babel…

The Tower of Babel /The Wind par Du Zhenjun
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Du sommet de ma Tour de Babel, vautré sur mon divan, j'aperçois distinctement à l'horizon de ma terrasse Est, pourtant à plusieurs dizaines de kilomètres, le skyline de mes montagnes natales et même, au-delà, le Mont-Blanc et la chaîne des Alpes. 
Après Ornette Coleman (Ramblin), puis la belle harpiste Dorothy Ashby (Stella by Starlight) j'écoute Carmen Mc Crae (My Foolish Heart), en relisant le formidable Journal de guerre de Jean Malaquais. 
Quel ouvrage éloquent à propos du "vivre ensemble" et de l'immonde promiscuité avec les bipèdes sublunaires  ! Mais qui lit de nos jours cet auteur saisissant ? Tant mieux ! Qu'il est délectable d'être le seul ou presque à lire des auteurs que l'on aime.

Je me demande où je vais bien pouvoir loger ma trentaine de machines-à-écrire dans ces 80 m2 envahis par les livres. Je n'en sacrifierai pas une seule.
En revanche, je songe à réduire drastiquement le nombre déjà riquiqui de mes derniers interlocuteurs, les cybernétiques, en éliminant les faux-cul, les réclameurs d'attention, les susceptibles, les lunatiques, les emmerdeurs, etc…. Quant aux interlocuteurs "en bugne-à-bugne", autrement dit in vivo, voici déjà belle lurette que l'épuration radicale en a été faite. Le pire des emmerdeurs est l'abruti toujours inopportun que j'aperçois dans le miroir. Mais j'ai trouvé l'astuce de repeindre le miroir en même temps que le mur, en noir. (Ma semaine de bonté est révolue : elle aura duré plus d'un demi-siècle. De l'indulgence envers les autres ou envers ce pénible et indécramponnable inconnu, le "moi-même", laquelle est la pire ?) 
Je regarde une nouvelle fois la vidéo du monstre marin énigmatique échoué sur une plage d'Acapulco car je me dis qu'il me ressemble terriblement — en tout cas je m'y reconnais tout à fait.
Puis je repique à une nouvelle sieste, en ruminant comme un mantra la formule de Cioran : "Dans ce monde d'avortons et de poufiasses, il s'agit malgré tout d'être digne." Tout est dans le malgré tout.
L. W.-O.

Jean Malaquais


mercredi 9 mars 2016

Vite je retourne me coucher…







De mes vastes et luxuriantes terrasses panoramiques, à chaque réveil de mes cinq siestes quotidiennes, sanglé dans un éclatant kimono de samouraï acquis à Kiabi, tout en sirotant le plus cher des cafés et en écoutant à fond la tonique musique flûtée dont on se régalait jadis à Pompéï, Lugdunum et Rome, j'observe, sans trop parvenir à les distinguer les uns des autres, des phénomènes grotesques : le ramassage expéditif des poubelles, le safari de la fourrière, l'effroyable Printemps des Poètes, la chorégraphie des créneaux ratés malgré l'assistance automatique, l'effarante Fête du Livre, la transhumance des opposants à la Loi Travail, l'ordinaire lendemain de la journée de la Femme, le dynamisme des jambons humains vers le boulot, Casino ou le toubib, etc… Tout cela est certes instructif mais j'ai tout de même un peu beaucoup roulé ma bosse et sais à quoi m'en tenir quant aux activités du lassant bipède sublunaire : tout ce qu'il peut bien faire m'emmerde tant d'avance que j'en baîlle déjà. 
Avant de retourner dormir, je relis le courrier du pirate Roussiez qui a pris la peine, à l'aube, de me recopier une belle lettre éloquente d'Henri Michaux, où il dit sans ambage, au pénible Marcel Arland, le 1er juillet 1976, son refus qu'on lui consacre un numéro spécial de la NRF : 
« Il y a encombrement de textes sur moi pour le moment. De nouveaux à l’horizon et un massif N° spécial. Le peu de goût d’écrire qui me reste disparaît devant ce flot. 
Je vous en prie, vous au moins, ne donnez pas le ridicule de cette accumulation soudaine de critiques et d’exposés sur H.M.
Qu’on publie un jour un article, soit. Mais que la NRF opère un rassemblement de masse sur le sujet en question, non. 
Attendez la fin de ma vie qui ne saurait tarder. 
Lorsqu’est arrivé le moment où sur le corps se désorganisant tout tour à tour devient danger grave, la chaleur de l’été, le froid de l’hiver, le manger, le mouvement, la mer, la montagne, les émotions, la lumière et les médicaments, alors la fatale disparition est proche. 
Du moins, que je ne finisse pas gavé de mon propre nom ».

Ainsi va la vie, mon ami… Dix millions de poètes, un seul Henri Michaux, voilà ce que je me dis.
Vite je retourne me coucher, en laissant tourner la belle et entêtante musique —  flûtes, trompettes, buccins & tambourins.

L. W.-0.

dimanche 21 février 2016

Le Yéti change de tanière



QUELQUES JOURS DE PAUSE

Le Yéti de la Rue de la Mouche change de tanière.

Après trois mois de titubations ahurissantes dans l'enfer de l'immobilier, il a enfin déniché tanière fabuleuse et déménage dans les hauteurs : son nouveau repaire, doté de deux vastes terrasses panoramiques, lui garantira une vue imprenable tous azimuts.

De fait, ce blog se met en pause pour quelques jours, jusqu'au tout début mars, date à laquelle le rédacteur aura retrouvé connexion et, on peut rêver !, la paix, la vista, la belle forme et tout son esprit.

Comme il change d'adresse postale, de téléphone, d'opérateur Internet etc…, le cabochard rédacteur en profitera peut-être pour changer aussi de formule : ce blog fête ses dix ans, il serait temps de le faire un tantinet évoluer, on verra bien… 

Un franc merci à tous ceux qui portent attention à ce blog jusque-là irrégulier et bordélique.

So long ! said King Kong.
L. W.-O.






samedi 13 février 2016

The Dark Night of the Soul







"Sur les quais, dans toute une boite pleine de romans policiers anglais, je trouve un Saint-Jean-de-La-Croix en format de poche ! C'est, je pense, à cause du titre : The Dark Night of the Soul. Il est vrai aussi que la couverture en était trop voyante et que la confusion était possible, sinon inévitable."

Cioran, Cahiers

mercredi 3 février 2016

"Dans les gémissements de l'eau captive et torturée…"




" Selon une légende estonienne que cite Grimm, "le vieux Dieu, quand les hommes trouvèrent leur demeure trop étroite, résolut de les disperser par toute la terre, et de donner à chaque nation sa propre langue. En conséquence, il mit sur le feu un chaudron d'eau, ordonnant aux diverses races de s'en approcher, chacune à son tour, et de choisir les sons qui leur convenaient dans les gémissements de l'eau captive et torturée."

Max Müller, cité par Cioran dans ses Cahiers.


mardi 2 février 2016

Ainsi parlait l'ange Bernhard…


Thomas Bernhard prenant son envol au Néo-Mexique


« Je veux entendre la langue des poissons 
et le langage du vent, 
le même que le langage des anges. »

Thomas Bernhard

jeudi 28 janvier 2016

"Comme une bouse"


"Je m'étends, comme une bouse, sur toutes les vérités… Elles en deviennent confortables et flasques. Cette molle philosophie me plaît."
Cioran, Le Pour et le Contre

"Alone in this room"






" I am alone in this room as the 
world washes over me.
I sit and wait and wonder.
I have a terrible taste in my mouth
as I sit and wait in this room.
I can no longer see the walls.
everything has changed into something else.
I cannot joke about this,
I cannot explain this as
the world washes over me.
I don’t care if you believe me because
I’ve lost interest in that too.
I am in a place where I have never been before.
I am alone in a different place that
does not include other faces,
other human beings.
it is happening to me now
in a space within a space as
I sit and wait alone in this room. "



Charles Bukowski

mercredi 27 janvier 2016

Ce quiproquo de l'amitié



Une heure à tuer avec une pièce vraiment cruelle de Nathalie Sarraute,
et pour l'impeccable Jean-Louis Trintignant. Ah l'amitié ! 



Depuis que je l'ai reçu, il y a pile une semaine, On ne meurt pas de chagrin, le nouveau livre de Frédéric Schiffter ne m'a pas quitté. Je l'ai lu illico d'une traite et de suite relu en prenant tout mon temps. Il m'a réjoui au plus haut point, et tout autant remué. Il m'a aussi porté chance (je raconterai peut-être ça). Je reparlerai bientôt ici de ce livre autobiographique singulier et de son auteur, que je lis et relis depuis bientôt vingt ans et tiens, avec Clément Rosset, pour un contemporain majeur. Sur le rayon des écrivains qui comptent à mes yeux (impitoyables !), je le range, à portée de main, entre Cioran et Paul Léautaud, et à quelques centimètres de Georges Perros et William Hazlitt.
Mais d'ores et déjà, je pirate un extrait féroce de son livre, qu'illustre parfaitement la cruelle petite pièce de Nathalie Sarraute, Pour un oui ou pour un non, quant à ce sujet qui fâche et que peu osent aborder aussi franchement : le quiproquo de l'amitié.
L. Watt-Owen

"Sans me tenir en permanence sur mes gardes, je ne m'aveugle pas sur le sentiment de l'amitié. Je ferme les yeux sur sa fausse grandeur par nécessité sociale. Il serait plus digne de nous passer de nos semblables et de nous abstenir de jouer avec nombre d'entre eux la comédie de l'affection. Mais le dieu qui nous a créés s'est amusé à nous rendre dépendants les uns des autres, incapables de vivre sans tisser entre nous des liens que nous entretenons avec peine et souvent à contrecœur. Les affinités entre deux amis ne suffisent pas à entretenir leur relation. S'ils en sondaient le réel contenu, ils découvriraient qu'elles reposent sur un quiproquo. Ils le savent mais refusent de se l'avouer. À part le vague désir de partager, ils ne partagent pas grand-chose — d'où la nécessité de surestimer la nature de leur fictive sensibilité commune ou d'en appeler à l'ancienneté de leur relation afin de mieux supporter leurs petites antipathies qui s'affirment avec les années. Mais quand vient le temps où, dès qu'il se retrouvent, ils s'irritent plus qu'ils ne s'apprécient, leur amitié est morte, même s'ils se donnent un délai pour l'admettre. Ou ils s'épargneront l'épreuve frontale de la rupture — comme on sursoit à une opération chirurgicale jugée peu urgente —, ou ils ne chercheront pas à l'éviter. "

Frédéric Schiffter, On ne meurt pas de chagrin
Flammarion, janvier 2016

mardi 26 janvier 2016

Georges Perros in vivo : "Être seul, et l'accepter…"





"Georges au Sporting" un documentaire radiophonique de Yann Paranthoen (1983). from Médiathèque Georges-Perros on Vimeo.



Georges Perros lit Armand Robin. from Médiathèque Georges-Perros on Vimeo.


" Le fait même de se montrer sans cesse aux autres avec le masque de celui que l'on voudrait être nous fait perdre l'envie d'être véritablement celui-là et de travailler à le devenir.


L'écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n'existons plus pour personne. 


La paresse est sans doute la plus difficile, la plus fatigante façon d'être qui soit.

Le maximum de simplicité va avec le maximum de difficulté quant à soi-même. Être simple n'est pas simple, voilà la gageure. Je n'ai pas rencontré d'individus simples. Et parmi les moins doués, ceux qui disent l'être.

La discipline, c'est d'aimer ce qu'on aime. 

Il y a pire que la modestie. C'est la peur de l'orgueil.

La déception, c'est d'être cru. Même quand on dit la vérité. Surtout.

Ce qu'on est, c'est ce qu'on pense involontairement, et qui nous guide au moment où nous nous croyions perdus. Pensées-oiseaux.

Avoir de l'esprit, c'est proprement ne pas savoir ce qu'on va dire dans cinq minutes.

On peut avoir du génie et être un imbécile. Le contraire est impossible.

C'est une erreur - plaisante à entretenir - de croire qu'on peut faire beaucoup de peine, engager la durée dans le chagrin, comme de croire qu'on peut faire beaucoup de plaisir à autrui. Il y a les sots, qui se suicident pour un bonjour négligé. Les indifférents, qui s'en moquent. Il y a surtout ce qui se passe, et ne peut se passer que dans la solitude, qui n'est rien d'autre que la crête suprême de la Pyramide homme ; dont nous sommes le dernier signe concret. Être seul, et l'accepter ; c'est assumer une harmonie indispensable et près de se rompre perpétuellement par un retrait, une défaillance durable. " 

Georges Perros, Papiers collés



vendredi 15 janvier 2016

Nicolas Bouvier in vivo




PF1139 Nicolas Bouvier - Ecrivain voyageur from Films Plans-Fixes on Vimeo.
"J'ai voyagé comme un escargot, j'ai écrit comme un escargot et les lecteurs se sont mis à me lire comme des escargots…" (extrait de l'entretien ci-dessus)


Récemment mis en ligne par Plans-Fixes,
cet entretien formidable avec Nicolas Bouvier, chez lui.


"Nous ne comprenons la simplicité que quand le cœur se brise."
Nicolas Bouvier

mardi 12 janvier 2016

"La nuit est une sœur"


Les pires de nos chagrins sont peut-être ceux que l'on ne s'est pas montré digne d'éprouver.
L. W.-O.

In memoriam"La" Manu, morte à Noël, à l'âge de 57 ans.

"Toi par dehors, moi par dedans,
posons le front doucement
contre la vitre et coulent nos pleurs également,
la nuit est une sœur.

Timides derrière tes
épaules, lune et vent s'impatientent,
ils veulent allumer ton sourire,
ils veulent sécher ta joue
avant même que tu y penses.

Derrière moi, dans la sombre lueur
des bougies de l'amour aux âpres coulures,
s'angoisse la pauvre chambre,
quelque chose cherche à saisir mon cœur
et me fait trembler.

Vois, toi aussi tu relèves maintenant le front
pour me fuir, moi qu'on a touchée, —
dehors tombe la dernière poire
du haut de la branche alourdie de pluie ;
mon plancher craque.

Pourtant je n'ose me tourner,
les pleurs s'étranglent dans ma gorge,
et les larmes qui m'aveuglent
coulent pour l'âme de l'aimé
qui veille avec la mienne."

Christine Lavant
Les Étoiles de la faim
traduction C. et N. Gascuel
Orphée / La Différence

"There is no escape…"






"LE TAXI : — Où allez-vous ?
LE DÉPRESSIF : — Où vous voudrez !"

Clément Rosset
Didier Raymond
Jean-Charles Fitoussi
La folie sans peine