jeudi 18 juin 2015

MAIN DE SINGE ET MAIN DE MAITRE

Jean-Pierre Pincemin, œuvre sur papier








J'ai revu l'autre nuit, par hasard, pour conjurer la torpeur d'une insomnie de plus, le dernier film d'Orson Welles : F for fake. Ce faux documentaire exerce une troublante fascination, car il opère sur son spectateur une manipulation imparable de sa crédulité et le laisse à la fin perplexe quant à sa propre capacité de  jugeotte. 

Comment se faire gruger ? tel est le sujet de ce film qui démontre la chose en vous grugeant en direct. En vous grugeant d'autant plus que vous ne pouvez pas non plus affirmer l'avoir été. Cet objet cinématographique est un grand film comique, dont le spectateur serait en quelque sorte le gagman involontaire — et ravi !


Elmyr de Hory

Avec la complicité de François Reichenbach, Orson Welles y fait entre autre le portrait d'Elmyr de Hory, peintre d'origine hongroise et légendaire faussaire de génie, qui roula les marchands d'art du monde entier et les fameux experts avec des faux Picasso, des faux Matisse, des faux Renoir, des faux Modigliani etc…

Rien de plus réjouissant que ces cas de faussaires fabuleux. Faire prendre pour de vrais Picasso des faux peints la veille avec un génie du trait qui ne se limite pas à la copie d'œuvres existantes mais ose le culôt de l'invention de tableaux nouveaux relève du très grand art et remet spécialistes, connaisseurs, galeristes, collectionneurs avertis et hommes de musées à leur place de grotesques gogos, pris en flagrant délit d'imposture et d'incompétence. 

Mais qu'en serait-il de la copie de ses propres œuvres par un artiste ? Celles-ci peuvent-elles être considérées comme des faux ? comme des doubles ? des copies frauduleuses ? 


Le peintre, graveur et sculpteur Jean-Pierre Pincemin est mort le 17 mai 2005. Grâce aux beaux hasards de la vie, j'ai eu la chance, il y a déjà plus de vingt ans, de le rencontrer à deux ou trois reprises et de passer chaque fois quelques fortes heures en sa joyeuse et féroce compagnie. L'homme et l'artiste ne faisaient qu'un : cet impressionnant gaillard était aussi sensible que touchant, mais sans patience ni indulgence avec les cons de tous poils, les baratineurs, les petites natures, les frimeurs et les faux-culs, qui grouillent dans l'effarant milieu de l'art dit contemporain, comme partout ailleurs.

À chaque rencontre nous parlions fort peu d'art, mais de tout et de rien, pourvu que ce soit drôle. Ce furent donc de grandes parties de rigolade. La seule fois où l'on se trouva seuls, en bugne à bugne, il me proposa quelques images de ses œuvres à publier dans ma revue La Main de singe. C'était un honneur dont je fus bien conscient et dont je lui garde forte gratitude. Puis, titillé par l'énigmatique titre de ma revue, il me confia un secret de polichinelle dont il redoutait qu'un jour ou l'autre il soit découvert (je précise que je dois cette confidence aux effets des redoutables vins du Bugey, et non pas aux épanchements d'une amitié confiante — je ne connaissais guère cet homme si drôle, si attachant — car Pincemin goûtait particulièrement ces crûs locaux, Mondeuse, Molette et Roussette, à chacun de ses passages dans le coin) : alors qu'il jouissait d'une cote confortable parmi les artistes contemporains, il ne pouvait parfois s'empécher de réaliser plusieurs doubles de certains de ses tableaux. Ainsi pouvait-il vendre la même œuvre simultanément à plusieurs collectionneurs. Cette pratique n'avait rien de systématique.


Il n'agissait pas ainsi par appât du gain ni pour multiplier par cette supercherie le bénéfice de sa cote déjà bien belle. 
Il était mû irrésistiblement, me confia-t-il, par le plaisir qu'il prenait à peindre certains tableaux et ainsi il le décuplait. Il était également mû par le plaisir tout aussi intense qu'il prenait à ce bon tour joué aux connaisseurs, amateurs et collectionneurs de ses œuvres. 

Cette supercherie le réjouissait autant qu'elle le navrait : en quelque sorte il lui arrivait de culpabiliser un tantinet de se faire ainsi le faussaire de sa propre œuvre. 

Comme il attendait que je l'en blâme, je lui fis observer que le seul blâme à lui faire était qu'il portait lui-même la calamité d'un jugement moral sur sa pratique en la qualifiant de frauduleuse. On commanda une autre bouteille de Molette et j'entrepris de le rassurer tout à fait.

D'abord, lui dis-je, pourquoi culpabiliser ? Cette pratique avait été l'apanage de tant d'artistes fameux avant lui, qui ne se sont pas embarrassés de tant de scrupules et se sont contentés de faire de très bonnes affaires sur le dos des jobards friqués qui se posent là comme collectionneurs.

Par ailleurs, mieux vaut être copié par ses propres soins et sa propre main, de son vivant, que posthumement par un faussaire. On n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Mais surtout : quelle bévue de s'imaginer que ces déclinaisons volontaires d'un original, réalisées par ailleurs dans le même temps, touche par touche, trait par trait sur des toiles vierges tendues côte à cote, puissent être considérées, par l'artiste, comme des doubles ! Chacun de ces tableaux était singulier, comme du reste toute chose en ce monde, et ne s'avérait nullement la copie d'un soi-disant original. Ils étaient tous des originaux, et non pas des "faux" d'une seule œuvre authentique, à savoir le premier de ceux réalisés en série dans son atelier. Certes l'impulsion de l'inspiration naissait sur ce tableau princeps mais sa déclinaison sur les suivants n'en était pas la reproduction mécanique et fidèle : il commettait plusieurs fois de suite ce qu'il prenait pour le même geste, avec le même pinceau et la même couleur, mais ce geste s'avérait à chaque fois différent. 

Je lui fis remarquer que je m'étonnais de sa bévue d'artiste : croire qu'il dupliquait ainsi exactement le même geste, et je me permis tant que j'y étais quelques remarques quant à l'aveuglement qui tenait si souvent les artistes contemporains, et plus particulièrement ceux, comme lui, qui avaient évolué dans la mouvance de Support-Surface, et avaient usé et abusé des astuces de la répétition du même motif, comme l'inénarrable Louis Cane avec son tampon Louis Cane Artiste-Peintre, ou Claude Viallat et son sempiternel leitmotiv en forme de soi-disant "haricot" (mais moi j'y vois plutôt un osselet), etc...

En conclusion, j'ajoutai qu'il n'y avait ni double, ni copie, ni supercherie qui tenaient. Il ne grugeait personne, sauf lui-même. Il devrait vendre ses séries de tableaux soit disant identiques par lots et non pas à l'unité, au même collectionneur, à des prix cette fois astronomiques. Et l'acheteur aurait en outre ce bonus de pouvoir jouer au "Jeu des Sept erreurs" et d'ainsi affûter son regard et sa sagacité par la comparaison de ces tableaux et la méditation de cet enseignement salutaire. 

Là-dessus on recommanda une autre bouteille. Strictement identique aux précédentes et cependant aussi singulière que chacune d'elles. Ces vins redoutables m'avaient, moi, rendu trop bavard et porté à la cuistrerie de ces remarques. Mais ils avaient eu aussi raison de la susceptibilité du peintre, qui prit avec indulgence mes propos, et heureusement pour moi : car ses mains étaient énormes. Elles écrabouillèrent juste un peu les miennes quand il fallut nous séparer. Pincemin s'éloigna dans la nuit et je ne l'ai plus jamais revu.

L. W.-O.


Jean-Pierre Pincemin

BONUS
On retrouve Jean-Pierre Pincemin in vivo, en 1991, dans le beau film que lui a consacré Claude Mossessian :

2 commentaires:

Anonyme a dit…

La mondeuse, à partir de mille mètres d'altitude, c'est mystique, voire plus... C'est prouvé!

Par contre, je n'ai pas retrouvé cet effet dans la plaine.
Dommage.

Heureux de pouvoir vous lire à nouveau.

R.C V.

kwarkito a dit…

Très bel article... merveilleusement raconté
je me réjouis de revoir "F for fake" prochainement à la cinémathèque.
Quant à la mondeuse, il faut que je la découvre..
oui moi aussi ravi de vous relire