"Quand on revoit quelqu'un après de longues années, il faudrait s'asseoir l'un en face de l'autre et ne rien dire pendant des heures, afin qu'à la faveur du silence la consternation puisse se savourer elle-même."
"Jim ne voyait rien que le désordre de sa cabine fortement secouée. Il était là, cloué sur le dos, au milieu d'un petit cataclysme, et il était secrètement heureux de n'avoir pas à monter sur le pont."
Rappel : on donne de temps en temps des pages volées à des ouvrages rares, introuvables ou bien inaperçus, tous électrisants. Sans dire, bien-sûr, quel en est l'auteur. L'exercice ayant excité ou agacé moult lecteurs, on tâchera de le proposer bien plus souvent.
Il ne s'agit pas de résoudre une énigme, mais tout bonnement de lire sans a priori.
C'est ainsi, à l'aveugle, que l'on entend le mieux ce qu'ont lit : sans le fatras tympanisant que rameute dans la cervelle l'oblitération d'un nom propre.
De toute façon, certains de ces noms seraient superflus, tant ils sont ignorés sous nos latitudes. Les donner reviendrait à amoindrir l'effet du texte : les inconnus inspirent méfiance. Superflus aussi les noms déjà familiers aux lecteurs sagaces, qui devineront l'auteur dès le premier coup d'œil : le leur préciser serait leur faire injure.
C'est en tout cas ainsi que j'aime le mieux lire : sans savoir qui cause. On entend alors tout de suite si il y a quelqu'un dans ce qui se dit.
Mes choix sont dictés par le beau hasard de la portée de main, de la trouvaille ou de la lubie passagère.
Je reprécise qu'il ne s'agit pas d'un jeu : je ne donnerai donc jamais "la bonne réponse".
Malgré tout, si certains lecteurs vraiment remués et devenus très curieux veulent à tout prix savoir, pour s'en procurer en quantité déraisonnable, je consentirai peut-être, selon comme je suis luné, à cafeter (en courrier mail privé) le nom de l'inconnu. On me conseille de faire payer ce petit service de l'"à tout prix savoir". Ce sera donc à la tête du client ?
À l'invitation du journalLe Monde et de l'Université du Maine au Mans, Clément Rosset a donné en novembre dernier une conférence
sur le thème Le temps de vivre. Les 37 réjouissantes minutes de cette
intervention burlesque et d'autant plus efficace peuvent être visionnées
en cliquantici.
"Personnellement, je ne vois pas en quoi le fait que le train aille plus vite qu'avant constitue un motif de préoccupation; encore moins en quoi il nous ferait perdre du temps alors que, manifestement, il nous en fait gagner.
On est en droit de soupçonner que ces terreurs qu'on dit nouvelles ne se distinguent guère de terreurs plus anciennes et que, dans ce cas, seule une erreur de perspective, un effet de trompe-l'œil nous fait différencier notre présent de notre passé.
N'a-t-on pas vu jadis les prémices d'une fin du monde dans l'avènement de l'an 1000, l'apparition de la pomme de terre, le remplacement de la bougie par l'électricité ?
Les hommes se sont toujours sentis à court de temps, sans possibilité d'accomplir dans les délais une tâche urgente. Ils avaient sûrement plus de temps, mais la tâche était plus longue à réaliser et l'urgence était la même."
L'excellent rédacteur d'Au carrefour étrange poursuit avec allégresse ses mises en lignes de choses excitantes. Je me suis bien trouvé de suivre son enjoué conseil de l'autre jour, en allant illico voir ce qui se montre d'étonnant ici.
Comme lui, à notre tour, cette mystérieuse Flore Kunst nous a épaté.
Je dis donc mille mercis pour ce tuyau, et le double du mien.
L. W.-O.
On tâchera désormais de donner régulièrement (comme autrefois) de nombreuses pistes vers des inventeurs d'images excitantes.
"Un
homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera
toujours détesté. J'étais dans cette maison d'ouvrier,
le fou, qu'au fond, tous auraient voulu être. J'étais celui
qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être
libre. J'étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour
aux gens leur condition misérable. On ne m'a pas pardonné
d'être libre et de ne point redouter la misère."
" Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par
sa propre sensibilité, on s’aperçoit qu’il faut vivre au jour le jour,
oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu’elle s’écoule."
" C'est une loi sans doute naturelle qui veut que, tôt ou tard, deux voisins, même les plus courtois et civilisés, finissent toujours par en venir à un désir d'extermination réciproque."
" Dès l'instant où l'on n'est pas un matérialiste avéré c'est faire preuve d'indigence mentale et d'ineptie que de ne pas croire à la puissance des incantations et mantras. N'importe lequel d'entre nous a vu sa propre vie modifiée par des paroles qui n'étaient que mots d'hommes adressés à des hommes. Qu'il y ait de mauvaises recettes, de fausses formules, des "sésames" en toc et des bataillons de faux mages, d'escrocs, de simili-gourous ou de simples farceurs ne change rien à l'affaire. Les Indiens d'Amazonie achètent à Manaus de vieilles ampoules usées qu'ils suspendent par des ficelles pour décorer leurs paillotes. C'est joli; mais pour l'éclairage ! Évidemment, quand le courant n'y est pas ! Et cela ne prouve rien contre l'électricité. "
" On servait ce plat à Monsieur Knott, froid, dans une écuelle, à midi tapant et à sept heures précises du soir, d'un bout de l'année à l'autre.
C'est-à-dire qu'aux heures susdites Watt apportait l'écuelle, pleine, dans la salle à manger et la posait sur la table. Une heure plus tard il retournait l'emporter, dans l'état, quel qu'il fût, où Monsieur Knott l'avait laissée. S'il restait de la nourriture dans l'écuelle, alors Watt la transférait dans le plat du chien. Mais si elle était vide, alors Watt n'avait plus qu'à la laver, en vue du repas suivant.
Ainsi Watt ne voyait jamais Monsieur Knott, aux heures des repas. Car Monsieur Knott n'était jamais à l'heure, pour ses repas. Mais il était rare que son retard dépasse vingt minutes, ou une demi-heure. Et qu'il vide l'écuelle, ou qu'il ne la vide pas, il n'y mettait jamais plus de cinq minutes, ou de sept tout au plus. De sorte que Monsieur Knott n'était jamais dans la salle à manger lorsque Watt apportait l'écuelle, et n'y était jamais non plus lorsque Watt retournait enlever l'écuelle. Ainsi Watt ne voyait jamais Monsieur Knott, jamais jamais Monsieur Knott, aux heures des repas. "
" Toute la journée, pour éviter l’horrible chaleur, nous nous terrons dans notre case, mais au coucher du soleil, nous faisons "plage".
Hier, comme à l’habitude, la conversation portait sur la brousse, et le missionnaire, grand chasseur, nous contait en un langage violent et avec un accent portugais roulant, ses prouesses cynégétiques et entre autres qu’il avait dû faire des massacres de singes qui avaient pris la sacrilège habitude de le bombarder de noix de coco pendant la messe.
Chacun s’esclaffait - lorsque l’Américain coupa net, en déclarant "que depuis la guerre - il ne tuait plus jamais de singes, ils ressemblent trop aux hommes", dit-il.
Comme le soleil était tout à fait couché, nous rentrâmes, et de la soirée, personne ne dit plus rien."
Louis-Ferdinand Céline Lettre à Simone Saintu, Juillet 1916
Ce film sublime du grand Joël Seria est une de mes bobines préférées.
Combien de fois l'ai-je déjà vu ?
Je ne m'en lasserai jamais.
Rien de ce qui est en ce moment projeté à Cannes ne vaut une minute de ce noir délire jubilatoire.
J'ajoute que je vois dans ce film une espèce de suite à Bouvard et Pécuchet, loin de la Normandie, dans cette Bretagne de Quimper où Flaubert traîna ses guêtres par les champs et par les grèves.
Voilà un film impitoyable.
Qui, de nos jours, ose de telle énormités ? Est capable d'un tel humour ? D'une telle délicatesse ?
Marielle et Carmet sont au top, impeccables comme toujours.