dimanche 6 février 2011

Le clavier de l'improvisateur (Giorgio Manganelli et Arno Schmidt)

Giorgio Manganelli
Arno Schmidt


Puisqu'on me le demande, je redonne bien volontiers cette chronique mise en ligne en 2007 sur ce blog, que j'avais bazardée avec les tonnes d'archives.

 
"Le fait est que qui publie un livre en attend une rémunération morale qui n'est ni évidente ni nécéssaire ; et depuis quelques temps, entre présentations télévisées, remises de prix et salons du livre, l'auteur est habitué à se faire publiquement maltraiter dans une bonne intention : il est devenu personnage, il n'est parfois que personnage ; qui écrit et publie a certainement un narcissisme en montre, probablement ambitieux, mais fragile aussi; et il ne faut pas s'étonner si, promené entre roulements de tambour et flashes, il devient, peu ou prou, fou. L'écrivain est un animal hystérique, prompt à faire la roue - s'il a la queue ! - autant qu'à s'effrayer ; il est un peu infantile, et il peut arriver que le livre soit son jouet préféré ; et de cette façon, il n'est pas antipathique, on le supporte ; mais si ça lui prend, il se persuade qu'il est l'esprit du monde, et si quelqu'un le contredit, l'écume lui vient aux lèvres. Et cela n'est pas bien."

Giorgio Manganelli, le plus turlupinant des auteurs italiens, (1924/1990) partage décidément bien des traits communs avec son contemporain Arno Schmidt. Comme Schmidt, Manganelli traduisit Edgar Poe entre autres morceaux de bravoure anglo-saxons, goûta fort Dickens, Lovecraft, Shiel et Abbott, et n'en fit qu'à sa tête.

Ce n'est pas sans sursauter que le lecteur de Schmidt trouve ceci dans une chronique de Manganelli sur la Foire de Francfort :
"Le moment présent, celui auquel j'écris, est difficile, mais le moment antérieur au présent était catastrophique. Ici, à Francfort, on m'avait donné une machine-à-écrire électrique, une machine irascible, calviniste, pleine de tics nerveux, probablement en analyse chez un psychanalyste âgé, de ceux qui utilisent la plume stylographique. Après six lignes, j'ai jeté l'éponge, ayant écrit un nombre de signes de ponctuation, de x, de y, de & et de parenthèses suffisant pour un roman familial avec de nombreux homicides et mariages. J'écris maintenant sur une vieille Adler, doucement catacombale, et conçue pour écrire les essais de Freud et les poésies d'Hölderlin, mais pas la prose d'un journaliste méditerranéen incapable qui tape avec deux doigts." (in Le Bruit subtil de la prose, Éd. Le Promeneur)
La fameuse ADLER

L'Adler est en effet l'outil légendaire d'Arno Schmidt, sur laquelle il tapa les monstrueux tapuscrits de Zettels Traum, de Soir Bordé d'Or, de L'École des Athés et de Julia. Claude Riehl, son traducteur français, comme tous ses autres traducteurs, était équipé du même modèle d'Adler. Un engin peu gracieux. Lourd comme une machine à laver. Mais increvable. En quelque sorte l'anti-Underwood devant laquelle posaient les Faulkner, les Hammet, et les autres "yankees". Il n'en sort pas tout à fait le même genre de prose. Manganelli devait regretter avec le prêt de cette Adler boche la légéreté sautillante de sa bécane italienne (une Olivetti rouge Ferrari ?).

Tous deux n'avaient pas qu'un goût immodéré pour le burlesque et le tragique : leurs vies et leur "dégaine" les apparentent à des gagmen, pas forcément souriants, mais toujours drôles. Pas tout à fait malgré eux non plus, il ne faut rien exagérer de leur candeur. De sacrés comédiens de leur propre existence. Ces amoureux du hasard n'avaient bien entendu qu'un "motto" : Everything under control ! Leurs livres ne ressemblent à aucun de ceux de leurs contemporains, et leur grande méthode non plus. Ces expérimentateurs durent aussi gagner leur croûte dans la rédaction alimentaire, la traduction au kilo, la pige, les pièces radiophoniques. Chez Schmidt comme chez Manganelli, il n'y a pas une ligne à jeter. Tout est bon. Deux classiques.

Il y aurait également profit à rapprocher Manganelli du hongrois Miklos Szentkuthy. (Autre piste encore inédite).

On dit que Gadda redoutait Manganelli ? Gadda n'a jamais redouté n'importe qui.

Milanais installé à Rome, Manganelli fut aussi journaliste et chroniqueur. De ses nombreux livres (fort bien) traduits en France, on dit qu'il ne se vend pas bézèfe : l'Almanach de l'orphelin samnite, Discours de l'ombre & du blason, La Littérature comme mensonge, Chine et autres orients etc…

Qu'importe ?

Ceux qui savent savent, et fréquentent allègrement ses pages féroces.
Les autres n'ont qu'à lire Barrico, l'atroce Fallaci ou le vieux Moravia.
Manganelli a peu de lecteurs, mais ce sont de vrais amis.

L. W.-O.


G. MANGANELLI : "La toute petite, l’humble machine à écrire est aujourd’hui le clavier naturel de l’improvisateur."


Manganelli a peu de lecteurs, mais ce sont de vrais amis.

Et plus particulièrement Alice Guzzini qui dans un commentaire nous donne de savoureuses précisions sur l'usage de la machine-à-écrire par l'écrivain italien.
Pour la petite histoire, la machine à écrire du Manga se prénommait Patrizia… et voici grosso modo ce que le graphomane de luxe disait d’elle et de ses congénères, en introduction à un recueil de chroniques (ces perles irrégulières destinées à quotidiens ou magazines, montées en une demi-heure ou bonnes pour la corbeille sinon). (Note d'A. G.)


« La machine à écrire naît des amours capricieuses d’un clavecin inspiré et d’une tendre mitrailleuse-jouet. Ses traits dominants sont le clavier et un vacarme complexe. Par cet amour, le clavecin a déposé ses airs, et la mitrailleuse ses inoffensives fureurs enfantines. Les lettres que vous lisez sur les touches sont ce qui reste des anciens mélodrames, des comédies pastorales où le clavecin, complice consentant, se trouva impliqué ; un charmant don de noces. Incidemment, c’est pour cela que la machine à écrire raconte volontiers des romans et forme des projets épistoliers. Dans l’âme du dactylographe – entendu au sens le plus large – se cache un soliste des touches ; il est consanguin du pianiste, du claveciniste, de tous ceux qui vivent de et pour un clavier. Extrêmement attirant est le clavier ; devant les touches noires aux lettres blanches, les doigts s’agitent, comme des danseurs avant un ballet. Ainsi se passaient les choses, lorsque le claveciniste s’asseyait, seul, à son clavier. Il ne cherchait ni portée, ni métronome ; il voulait juste un clavier, et un public silencieux. Ses doigts parcouraient précipitamment exacts les touches candides et nocturnes : ils improvisaient. Des générations durant, l’air du monde frissonna de délice à ces volatiles improvisations que nous n’écouterons jamais. Si seulement Mozart avait pu graver sur un rouleau mobile de papier à musique les caprices d’une main dansante ! Improvisation : la machine à écrire possède ce don difficile, de capturer l’improvisation. Il y eut des improvisateurs pianistes, violonistes, chanteurs, poètes aussi : n’en reste que le témoignage stupéfait de quelques spectateurs. D’autres improvisèrent des discours : des catastrophes en résultèrent. Mais la toute petite, l’humble machine à écrire est aujourd’hui le clavier naturel de l’improvisateur. Exiguë, futile et svelte est l’improvisation : un peu futée et un peu bête aussi, un jeu pathétique, insulte suave ou gracieuse vulgarité ; elle est enfin, instantané, tout de suite disparu, le son d’un rire déjà oublieux de ce dont on riait. »
(trad. de Giorgio Manganelli, Improvvisi per macchina da scrivere, Milan, Leonardo 1989)

Je remercie Alice Guzzini de cette délectable initiative et précise qu'on peut la retrouver sur http://www.topolivres.com

Video : portraits de Giorgio Manganelli

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