mercredi 4 juin 2014

Thomas Bernhard : "…et comme un enfant on démolit le tout"






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Avis : j'avais oublié ce matin dans ma précipitation la moitié de mon billet en le mettant en ligne. 
Je le redonne dans son intégralité.

Moi qui ne loupe jamais rien de tout ce qui parait de Thomas Bernhard, j'ai pourtant fait jusque-là la grève de l'achat du dernier recueil de récits paru chez Gallimard, Goethe se mheurt. Je peux m'être trompé en le feuilletant trop vite : mais il ne m'a pas semblé qu'on y faisait mention d'une précédente parution de ces textes, dans une autre traduction, il y a déjà bien longtemps : le récit qui donne son titre au recueil a déjà été traduit en 1987, dans l'indispensable numéro spécial de la revue L'Envers du miroir, chez Arcane 17; celui intitulé Montaigne est déjà paru en 1988 dans Évènements, aux éditions de L'Arche. Certes ces deux ouvrages sont épuisés, mais est-ce une raison ? Et sont-ce des manières ?

Je ne doute pas que la traduction nouvelle par Daniel Mirsky s'avère excellente, mais enfin je ne supporte plus qu'on présente comme inédite une publication qui a déjà eu des précédents chez d'autres éditeurs. Je ne supporte plus non plus que le travail pionnier et courageux des revues soit systématiquement snobé par les éditeurs, qui n'ont pas la décence de signaler de précédentes parutions et s'arrogent ainsi à bon compte une exclusivité. 
Rappelons donc, ce n'est que justice, que le récit Goethe se meurt (sans "h" cette fois) a déjà été impeccablement traduit en 1987 par Eliane Kaufholz dans le N° 1 de L'Envers du miroir, ainsi que d'autres récits du volume "Mirsky" présenté comme "inédit" en France. Il en va de même pour le récit Montaigne, que les éditions de l'Arche avaient déjà donné dès 1988 dans le légendaire recueil Évènements, dans une traduction du regretté Claude Porcell. Je vais me payer sans plus tarder la traduction de M. Mirsky afin de juger sur pièce de son excellence certifiée certaine et surtout de la comparer avec celles d'Eliane Kaufholz et de Claude Porcell, lesquelles étaient déjà tant parfaites que si M. Mirsky a fait mieux alors on lui dira "chapeau" et on qualifiera sa version de plus que parfaite. On peut aussi supposer que M. Mirsky ignorait tout de ces deux traductions. Ce serait alors dissonnant bémol quant à la compétence de celui qui semble s'imposer désormais comme le traducteur officiel de Bernhard chez Gallimard. Prendre les lecteurs de Thomas Bernhard, en tout cas ceux dans mon genre, pour des buses serait une autre faute professionnelle.
Mais après tout, je puis aussi me tromper : les mentions bibliographiques de L'Envers du miroir et d'Èvènements se trouvent peut-être dans le volume, mais alors ce doit être en si petit que je ne les ai pas repèrées, à feuilleter debout, sous d'aveuglants néons, entre deux vigiles sourcilleux, au coin d'une gondole, dans une ambiance de pharmacie, ce mince volume appelé à faire référence. Au cas où j'aurais eu la berlue, je ferai humblement mea culpa. Mais je ne crois pas avoir eu du tout la berlue. J'ai l'œil pour ce genre de choses, et le nez. Et on a déjà tellement été échaudé, qu'on est désormais un tantinet méfiant et chatouilleux, n'est-ce pas !

France-Culture donnait à entendre la semaine dernière ce Goethe se mheurt, avec l'épatant André Wilms. On peut écouter ce grand moment (et en télécharger le podcast) en cliquant ici.

En exclusivité (car je ne crois pas qu'on le trouve ailleurs sur la Toile), voici, ci-dessus, un curieux documentaire "alsacien" sur Thomas Bernhard, qui date de 1988 (comme en témoignent les brushings et les dégaines !). C'est surtout pour les extraits sous-titrés des "3 Tage" de Ferry Radax que je le donne ici, mais aussi pour voir comment, dans ce pays, on parlait de lui à une époque où tout le monde ne prétendait pas encore l'avoir lu ni s'en réclamer. (Merci aux deux lecteurs de ce blog qui me l'ont fait jadis parvenir.) 
L. W.-O.

Rappel : Thomas Bernhard sur La Main de singe

Ice Cream for crows 



Comptes cruels




"J'ai tendu la main aux âmes des noyés…"



"Le monde veut de la distraction, mais il faut le perturber…"



" Nous croyons être compétents et ne le sommes tout de même pas…"

Comment ça va


Plus personne, rien que la société des minutes."



"Si vous êtes délirant, appuyez sur le 7…"


"La vie parmi les hommes nous agrège tous en un tas noir…"




" Comme un petit chien…"


"Je suis l'observateur, l'ignoble individu qui s'est confortablement installé dans le fauteuil à oreilles…"




Les Envahisseurs




" je suis moitié oiseau, moitié cochon "




"Nous croyons être compétents et ne le sommes tout de même pas…"




Concurrence des charlatans


Thomas Bernhard : "On dit des inepties sur moi, comme sur n'importe qui d'autre…"


Livres emportés à la montagne


Juvenilia / Autoportrait en batteur nietzschéen sous pastis, stupéfiants et "bob" Carrefour


In der Höhe



MEENS ALORS !

Je reviendrai bientôt longuement sur Thomas Bernhard, et plus particulièrement sur le fameux entretien filmé par Ferry Radax. En attendant ces pages plus conséquentes, je tenais à répondre sans plus trainer à Dominique Meens que je remercie de son attention fidèle à La Main de singe. Il m'a fait l'honneur sur son blog, l'an dernier, de cette chronique adressée, Aller-retour, que je me permets de pirater et redonner ici sans autorisation. J'en profite pour signaler que Dominique Meens publie un nouveau livre chez POL, Dorman. À propos de Thomas Bernhard, on lira de lui, sur son blog, cette autre chronique : Thomas Bernhard, encore et toujours. L'excellent site Poezibao donne une Anthologie permanente de cet auteur si singulier.

DOMINIQUE MEENS /Aller-Retour

à Louis Watt-Owen

" Je te sais un amateur. Les germanophones disent cela : amateur. Ce mot n’a pas la même valeur en français. Je me demande quelle peut être aujourd’hui la valeur de certains mots, de phrases choisies, de discours imposés, en français par exemple puisque je reviens d’avoir exercé mes talents d’on verra quoi, en français. Je retrouve dans le train une connaissance, nous sommes publiés par le même éditeur, raison pour laquelle, supposé-je, nous avons été invités à lire et converser ensemble à l’occasion d’un festival supplémentaire. Dans le train la conversation porte sur l’état désastreux des écoles d’art, des directives européennes qui se déchaînent… mon interlocuteur s’endort. Là-bas, les organisateurs ont prévu pour mon accueil une vraie fausse entrée naturaliste, deux hérons, l’un posté le long du canal, l’autre volant poisson au bec, frais, la queue s’arque et brille. Entre le congrès des vétérinaires homéopathes du Poitou et l’Assemblée générale des oncologues du Christ-Roi, le Palais des Congrès municipal accueille l’opération promotionnelle qui m’emploie, intervenant littéraire non cadre. Trois espaces sont prévus, un très grand espace, un espace, un petit espace. Nous rejoindrons le petit espace plus tard. Pour le moment nous déjeunons. La vedette rejoint la table où nous sommes placés. Je la salue, elle ne me reconnaît pas mais ne s’en inquiète évidemment pas, et je lui présente mon voisin, dont elle se souvient qu’elle l’a rencontré il y a une bonne quinzaine d’années. Une autre connaissance nous aborde, s’installe à nos côtés, me reproche de ne rien entendre aux dangers qui guettent l’institution autrefois chargée de soutenir les lettres. Nous nous installons dans le petit espace. Il y a là trois personnes, puis sept, une quinzaine à l’issue de notre prestation. Prestation. Le dictionnaire donne étonnamment pour exemple une phrase du Syndicat des artistes-interprètes. Au cours de ladite, je suis amené à me taire. Un photographe accrédité se répand non loin au téléphone. Le modérateur se lève, le rejoint et lui propose de s’éloigner. Dans l’après-midi, je dérive un moment dans le quartier, détruit de fond en comble. Quelques immeubles abandonnés couverts de signes anarchistes et de grafs, une fête de quartier dans un square où joue la fanfare Le Sceptre d’Ottokar typiquement européenne et pourtant tellement exotique et originale voici une musique adaptée à toute manifestation festive cette musique pleine de sensibilité et de richesse culturelle ravit tous les publics. Regagné le Palais des Congrès, je m’assoie sur la scène de l’espace qui n’est ni le petit espace, ni le grand espace où je viens d’apercevoir la vedette, qui interroge un grand écrivain international. J’ai remarqué comme la vedette resplendissait beaucoup plus qu’il y a quatre heures, à table. Le public. Les publics. Je ne sais. Des gens sont là. Le modérateur nous présentera tour à tour, et nous étions chargés, j’ai dû mal comprendre, de lire quelques passages de nos ouvrages qui évoquent les Métamorphoses d’Ovide. Le directeur artistique du festival annonce que le modérateur nous a adressé une traduction mot à mot d’un passage de ces Métamorphoses, chacun le sien, et que nous allons en proposer notre traduction, puis s’installe face à nous, curieux de nos exploits. Il vérifiera très vite qu’il ne s’agit aucunement de cela, que rien ne se déroule des numéros qu’il espérait. En effet, le premier des intervenants littéraires non cadres venu les mains dans les poches fait un numéro de maître de conférences ; le deuxième donne une brève introduction à un cours de littérature comparée ; le troisième lit un extrait d’un livre publié puis d’un autre inédit qui se conclue par la traduction d’un épisode des Métamorphoses traduit par un personnage de fiction. L’éclairagiste passe la scène au noir. Je ferme les yeux un instant. Quand je sors de ce moment de légère angoisse, je me retrouve seul. « Quand on ne se retrouve pas, on se retrouve seul », chantait Geneviève Cabannes dans une des pièces d’Un Drame Musical Instantané. Je reprends ma lecture de Destination vide, de Herbert, commencée dans le train tandis que mon collègue dormait, et l’interrompt vers vingt heures, pour dîner rapidement. Je termine le livre, lu il y a quelques décennies, dont j’ai parlé à un ami proche il y a quelques jours, et que je lui ai conseillé. Le lendemain, au petit déjeuner, je trouve le directeur artistique à qui j’offre un de mes livres afin de le remercier de m’avoir invité, mais il n’y est pour rien m’assure-t-il ; et je suis rejoint par le modérateur latiniste à qui j’exprime mon désappointement avec humour, intérieurement rageur. Je décide, de retour à Paris, vers midi, de ne plus jamais accepter de telles propositions. Je me remets à mon Dorman, et le lendemain, c’est-à-dire ce matin, je recherche sur mon machin le film de Ferry Radax, Thomas Bernhard : Drei Tage…"
Dominique Meens 
03/06/2013






Video © Éditions POL





Dominique Meens


"Je me trouvai dans une troupe de grues, lesquelles d’abord furent étonnées de me voir si haut."
Né en 1951 à Saint-Omer. Diplômé de nulle part. Sans emploi.
Un Glossaire des oiseaux grecs de D’Arcy Thompson (traduction et augmentation), éditions Corti, janvier 2013

VersP.O.L., juin 2012.

Aujourd’hui tome deux, avec Miguel Donoso Pareja. P.O.L., juin 2012.

Aujourd’hui rougie, P.O.L., 2010

Aujourd’hui ou jamais, P.O.L., 2009

Quelques lettres à Lord JimCynthia 3000, 2009

L’Hirondelle, ACT MEM, 2008

Aujourd’hui demain, P.O.L., 2007

L’Aigle abolie, P.O.L., 2005

Choucas, canard, pouillotContrepied, 2004

Hors-sol, avec Jacques Demarcq et Julie Poupé, L’ACT MEM, 2004

Aujourd’hui je dors, P.O.L., 2003

Le Premier Monde est une cage pleine d’oiseauxcipM - Farrago, 2003

Une conversation américaine, dans Le Christ et la femme adultère, Desclée De Brouwer, 2001

Poursuivons, Ornithologie du promeneur, livres iv & vAllia, 1998
Eux, et nous, Ornithologie du promeneur, livre iii, Allia, 1996
Ornithologie du promeneur, livres i & ii, Allia, 1995
Toucan, Messidor, 1990
La Noue dérivée, Folies d’encre, 1989






1 commentaire:

Pascal Klein a dit…

J'ignorais que des traductions précédaient celle de Daniel Mirsky. Je feuillette l'ouvrage suite à votre article et je lis à la page source les publications initiales de ces quatre récits (1982, 1983-84). Cependant, en début de volume, il est indiqué qu'un éditeur allemand a mis le grappin dessus en 2010, publiant le butin au nom de Suhrkamp Verlag. Ce doit être avec cette maison d'édition berlinoise que Gallimard a dû négocier les droits pour une publication en langue française. Il n'est donc pas question de faire réclame à d'autres traductions si on nous a demandé de mettre la main au portefeuille...
Par ailleurs, ce message laissé sur un blogue par Daniel Mirsky montre que ce dernier semble méconnaître les traductions antérieures, à moins qu'il feigne de les ignorer (ce qui m'étonnerait).

http://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article2122#forum4872