mercredi 30 novembre 2011

Tout craché

Le père de ma mère le jour de ma naissance © L. Watt-Owen / click to enlarge

Autoportrait, juillet 1994, par L. Watt-Owen © / click to enlarge

Le jour de l'enterrement de sa fille, en juillet 1994, j'ai soudain la lubie de reprendre, de mémoire, sur le même escalier de la ferme, la même pose que, le jour de ma naissance, en août 1957, le père de ma mère, parce que j'ai perdu la même photo que sa fille avait bien voulu prendre pour moi, sur ce même escalier de la ferme, en juillet 1981, le jour de l'enterrement du père de ma mère.
L. Watt-Owen

Les nuits blanches

Les Nuits blanches par L. Watt-Owen © 2005 / click to enlarge
 
 
"Je tourne dans mon lit ; je remue mes notes ; des pensées troubles et folles se bousculent dans mon crâne ; l’arrière de ma tête me fait mal, je sens une douleur lancinante ; mes tempes sont brûlantes ; je me suis replié sur moi-même ; tout en tenant la couverture devant les yeux, je pense. Je suis las ; si je pouvais ouvrir ce crâne et faire sortir toute cette masse molle, grise et entortillée de ma tête et la jeter aux chiens."
Sadegh Hedayat, Enterré vivant, José Corti ed. 
via Membrane, le blog de Romain Verger

Bonus
Sadegh Hedayat dans La Main de singe




mardi 29 novembre 2011

Quand Michel Onfray se mouillera-t-il ?

Dessin de Roland Topor



Ci-dessus : Extrait d'un reportage de France 2

Rude concurrence pour le charlatan Onfray, ce marchand d'Art de jouir à portée de main de tous les trous-du-cul qui ne savent comment s'y prendre. Mais ce bonimenteur volubile n'a que la gueule de bonne (comme disait ma mémé) et réclame d'être cru sur parole : voici la philosophe Shannon Bell, autre monstre de foire, qui, elle, se mouille, pour prêcher l'avènement d'"un monde où le talent éjaculatoire des femmes s'accomplit totalement"
On se prend à rêver de la rencontre de l'Onfray avec la Angot sur la scène de l'Université populaire de Caen. Son érotique solaire réchaufferait-t-elle ce glaçon ? Ce serait le grand test ! 
Las ! Autant rêver à la rencontre de la grenouille amérouicaine Shannon Bell avec le bœuf DSK sur la table de dissection des Experts.
L. Watt-Owen

Si on ne les connait déjà, on se payera avec profit ces bonus de 
mes précédents vacheries sur Onfray et sa secte, 
lesquelles m'ont valu menaces et noms d'oiseaux, par des rats de blog.
Ce dont bien-sûr, je m'honore.

Michel Onfray, l'Ami Public N°1

De la diffamation considérée comme un des beaux-arts

Concurrence des charlatans

La Fin du monde

Pompes funèbres


Bouche Mouche from eppur on Vimeo.







lundi 28 novembre 2011

INTERLUDES POUR INSOMNIAQUES / 27




La pierre Ingá, mystère préhistorique du Nordeste brésilien from Ulysse, la culture du voyage on Vimeo.


Mémoires du désert MD from Jean-Pierre Durand on Vimeo.



" Un livre, il faut le voir comme un miroir. Si c'est un singe qui y jette un œil, il ne lui renvoie certes pas l'image d'un saint."

Lichtenberg

BONUS

Le Singe, le Marquis, le Bison, la Nouille et le Bossu

Pour ceux qui l'auraient loupée,
ma récente missive au Marquis de l'Orée 
à propos des traductions de Lichtenberg, 
suivie de la réponse dudit Marquis…


Rappel : tous les INTERLUDES POUR INSOMNIAQUES sur ce blog

dimanche 27 novembre 2011

" Comme un petit chien…"


Le Chien de Panizza, par L. Watt-Owen ©, 2009 / click to enlarge


" (…) L'enfance court toujours à vos côtés, comme un petit chien qui, autrefois, a été un gai compagnon et qu'on doit, maintenant, soigner et panser, à qui on prodigue mille médicaments pour qu'il ne vous meure pas entre les doigts. L'enfance longe les fleuves et elle descend les cols; pour peu qu'on l'aide un peu, elle échafaude les mensonges les plus extravagants et les plus tortueux. Elle ne protège pas contre la douleur, ni contre l'indignation. Des pensées noires vous traversent comme des chats sournois. "

Thomas Bernhard, Gel
traduction de Boris Simon et Josée Turk-Meyer, 
 NRF, Du Monde Entier, éd. Gallimard

vendredi 25 novembre 2011

vendredi 18 novembre 2011

" I wanna be solitary ! It's great ! It's glorious !"

Trio infernal : Charles Bukowski, sa machine & Céline !
" Les écrivains posent un problème. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend comme des petits pains, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend moyennement, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend très mal, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit n'est jamais publié et qu'il n'a pas assez d'argent pour s'éditer à compte d'auteur, alors il se dit qu'il est vraiment génial. En fait, la vérité est qu'il y a très peu de génies. Le génie n'existe quasiment pas, il reste invisible. Mais vous pouvez être assuré que les pires gratte-papier ont une confiance inébranlable en eux-mêmes."

Charles Bukowski, Women











küçük bir atom bombası - charles bukowski from mert karakuzu on Vimeo.



jeudi 17 novembre 2011

" que, que – etc…"

Autoportrait à Offranville par Louis WATT-OWEN, 2008 / click to enlarge


« Je suis passé hier soir devant une glace de magasin, et c’est elle qui m’a sauvé en me situant à mes propres yeux dans le monde des passants, dans le tableau de cette soirée. Mal vêtu, chemise pas changée de plus d’une semaine, pas rasé, l’air fatigué, obsédé, même un peu hagard, et en s’approchant bien, on pouvait voir des cheveux gris à mes tempes. Tel était ce rôdeur. Sachez aussi  qu’il traduit des livres qu’il n’aime pas, qu’il a des crises de paresse anéantissantes, qu’il est sournois, que, que – etc… »

Henri Thomas, autoportrait du 31 juillet 1942
in Carnets 1934-1948
Éditions Claire Paulhan, 2008

BONUS
D'autres bonnes feuilles des Carnets à lire .

Henri Thomas dans La Main de singe

"On est puceau de l'horreur comme on l'est de la volupté"

"Ah les choses tombées !"

 

 

Sans rien autour…

Autoportrait à la montagne par L. Watt-Owen ©, 2007 / click to enlarge

« N’ayant plus de maison ni logis, 
Plus de chambre où me mettre,
Je me suis fabriqué une fenêtre,  
Sans rien autour. »

Armen Lubin

mardi 15 novembre 2011

"…quelques brins de tabac noir incrustés dans l’épais papier d’un Plutarque…"

À l'heure où,  dans ce pays grotesque, quasi tout le monde se targue le plus sérieusement d'avoir du goût, à quel critère infaillible je reconnais illico un véritable homme de goût ?
Si il est lecteur de Jean Louis Schefer ! 
On me dira que ce critère réduit considérablement le nombre des hommes de goût potentiels.
Certes ! Et ce nombre riquiqui, ramené ainsi à de plus sérieuses proportions, prouve la cruelle finesse de sa pertinence.
L. W.-O.


Jean Louis Schefer par L. Watt-Owen ©



Du Jour au lendemain- France Culture - 
27-12-2010 by editions POL


"(…) J’imaginais que la nature devait pourtant respirer encore. J’avais senti l’effet du vent  d’origine indevinable, le souffle brusque accompagné du gémissement humain des grands arbres dont les troncs se frottaient en grinçant comme des portes, et la pluie des feuilles, des petites branches, les oiseaux faibles jetés du nid, la pluie griffante, les toiles d’araignée bombées comme les voiles de navires et partout des mugissements de bêtes invisibles, les  heures de pluie retenues par les feuilles qui longtemps encore continuent, après le passage de cette nuit furieuse, de perler l’air d’un bruit très léger aux premiers cris jetés par des oiseaux et que semble annoncer de nouveau, comme rebâtissant un théâtre, le dessin des colonnes de lumière, épaisses, denses, qui traversent comme du verre des couches de feuillage pour animer les mares brusquement formées sur le sable et la terre bordée de lentes fougères, seul parfum, âcre, dur, violent dont je pensais qu’il avait été le parfum de la préhistoire.
À vrai dire, parfum respiré encore dans les livres anciens qui font – comme les pommes pourrissant dans le tiroir de Schiller – toute mon ivresse la plus secrète et que je respirais déjà comme l’on eût pris autrefois un opium, avec la conviction que c’était bien l’odeur des siècles, des pays, des nuits d’étude sous la lampe qui s’était chimiquement préservée, que je pouvais à volonté priser, avec parfois la découverte entre les pages d’une rature d’encre brune, de notes marginales d’un lecteur ancien et de quelques brins de tabac noir incrustés dans l’épais papier d’un Plutarque du XVIe siècle ou les signatures en bouclettes datant la propriété d’un volume de Vossius dans lequel il m’arrive encore de respirer des parfums alors que je crois lire.
De ce tremblement dont nous imaginions qu’il nous avait réellement mis au monde, je devinais que les maisons étaient désormais des écrans de papier à l’abri desquels nous saurions écrire, dessiner et laisser traîner le pinceau de l’aquarelle. Plus rien désormais ne devait être solide ni aucun corps survivre à la perpétuelle mort du Christ qui a fait tout le poème de notre enfance.
(…)"

Jean Louis Schefer, De quel tremblement de terre, POL éditeur ©

RAPPEL & BONUS

Une chronique de Jean Louis Schefer 
à propos de La Jetée de Chris Marker
sur le site L'oBservatoire
 
Jean Louis Schefer dans La Main de singe

L'HOMME ORDINAIRE DE LA BIBLIOTHÈQUE 

(Archives Main de singe, 1991)

"Quelque chose de très simple…"

(sur le peintre Martin Barré )

Lien :

Jean Louis Schefer est principalement publié aux éditions POL

dont le site donne moultes bonnes feuilles

à télécharger en PDF et lire

Hip Hip Hip Hourra !


Vidéo ci-dessus :
Au pays des mages noirs par Jean Rouch (1947)




Piqué dans la presse ce matin :

Humphrey, un hippopotame "de compagnie" tue son maître

 

" Humphrey, un "pet" hippo de 1200 kg, (voir video ci-dessus) a mordu le commandant Marius Els, 40 ans, l’a entraîné dans l’eau et l’a tué, selon le journal Beeld. L’incident s’est produit samedi sur les bords de la rivière Vaal, dans la province centrale de l’Etat libre à Orkney en Afrique du Sud. Humphrey, qui a environ six ans, avait été sauvé d’une inondation alors qu’il était encore un bébé, et avait été élevé comme un animal de compagnie. L'homme avait été prévenu de nombreuses fois de la dangerosité de l'animal mais n'avait pas tenu compte des avertissements des spécialistes. "



Vidéo ci-dessous : 
un autre pet hippo, qui aura la chance, lui, de massacrer toute une famille !

lundi 14 novembre 2011

Pour saluer Zanzotto…










Le grand poète italien Andrea Zanzotto est mort le 18 octobre, dernier, à l'âge de 90 ans.
Je l'avais publié à plusieurs reprises dans La Main de singe,  en 1995 et 1996, (dans des traductions de Phlippe di Meo, qui se dépensa sans compter pour le faire connaitre en France).
N'ayant pas sous la main ces numéros, je ne saurais donner plus de précisions.
Ni même en citer quelques extraits.
Je me rattraperai bientôt.
Mais je n'ai pas oublié, parmi ses contributions, ces forts hommages rendus à Pier Paolo Pasolini et à Nico Naldini.
J'ai deux ou trois courriers qu'il m'avait expédiés alors, en lecteur de la revue.
Eux aussi sont égarés dans mon joyeux bordel.
Je voulais juste marquer le coup de cette disparition, qui me touche. 
Je mesure la grande chance d'avoir pu le publier.

L. W.-O.


" un journaliste local, vétéran,
dans des vieilles enveloppes ses coupures de presse existent bien – :
comme il donnait à cette région minuscule
à ce petit jeu de collines,
espaces pour le moins australiens,
grâce à des souffles-de-verrier dannunziens !
ou pour le moins canadiens,
grâce à des tourbillons de langage dannunzais !
Comme cette résolution optique était sans pareil !
« Les caravanes descendent à la Pieve »
« Elles viennent par la callai »
« Du Passo delle Donne , de la
Riviera delle Rose, de l’Ermitage de Giotto »
(merveilles géographiques
vertigineusement inidentifiables
et pourtant douées d’un épuisant chatouillis de la présence »)
« Ils viennent de loin, de plus loin,
des Grottes del Pedré (3 km. du centre-ville)
« du Molino del Re » (5 km du centre-ville)
Il parle également de Villa Toti «où
dans sa voiture rouge D’Annunzio arriva un soir»,
un D’Annunzio digne d’une guerre des étoiles,
éternellement vétéran vers le soir,
un D’Annunzio dont je savais qu’il existait
– même si je n’étais pas bien informé –
dans un cabrement scénique infini
qui, depuis sa stature de pulvérulente nanitude ,
ou encore déstructurant tout schéma,
peut se développer, qui depuis la par-
cellarisation tumultueuse des mois peut se développer –
Prenez à droite et tu trouveras
l’arbre, la villa, la prune qui scintille,
la Toti, D’Annunzio (à cause d’une invitation à dîner)
Cherchez dans l’enveloppe et tu trouveras
l’article qui
illustre définitivement Aie
des coupures de presse aie des espaces
fais qu’ils se reprennent bien,
ravaude-les, corrige-les,
photocopie-les au reste
ils sont inextirpables
et néanmoins innombrables dans un seul pore

(à cause d’une invitation à dîner) "

Andrea Zanzotto
extrait de 
traduction Philippe Di Meo 
Éditions José Corti, 2006

Zanzotto a traduit Henri Michaux, Michel Leiris, Balzac et d'autres.
Il était grand lecteur d'Artaud, Conrad, Pessoa, Lacan, Pasolini, Dante, Ungaretti et tant d'autres.
Ses Essais critiques traduits chez Corti sont une mine !
Il collabora étroitement avec Fellini.

On recommande vivement à ceux qui ne les connaissent pas ses livres traduits aux éditions José Corti (Idiome, Phosphène, Essais critiques) et chez Maurice Nadeau.

Autres liens : 

Andrea Zanzotto sur le site Poezibao
par le regretté Bernard Simeone 
(sur le site deJean-Michel Maulpoix)
La mort de Zanzotto par René de Ceccaty dans Le Monde 




mardi 8 novembre 2011

"la même main qui a arraché des pissenlits toute la journée et qui tient le stylo le soir"


Click to enlarge


Jean-Loup Trassard filmé par Pierre Guicheney par orelienada

Lien : autre extrait du film !!!! et précisions à propos de ce film 


Je n'oublierai jamais la découverte, à la fin des années 60, des récits de Jean-Loup Trassard, Érosion intérieure, L'amitié des abeilles, Paroles de laine et ses chroniques dans la NRF et Le Chemin, que je découpais pour en faire de petits fascicules. 
L'enfance dont j'étais déjà en train de sortir était là, écrite, noir sur blanc. La ferme, les bêtes, les orées, les champs tordus, les greniers et les granges, les légumes, les outils, les gueules, les silhouettes, les voix, le ciel, les ruisseaux, les grottes… J'étais chez moi. 
Ce monde qui, je le savais, allait finir, un inconnu, discret et goguenard, qui n'élevait jamais le ton, en avait donc tenté le sauvetage insensé, gardé toute la vibration, rendu tous les états, dit toute la solitude et l'allégresse. Dans des pages écrites comme rien d'autre, où l'on entendait même le silence. Dès la première, je sus que j'allais le lire toute ma vie. Je ne m'étais pas trompé. Les auteurs qui font toute notre vie, on ne pourra jamais leur dire notre gratitude.

(Comment ne pas songer à feu Claude Riehl, avec qui je partageais la jubilation de ces lectures de Trassard. Combien de fois m'a-t-il appelé tout à trac ("Écoute ça !") pour me lire de longs passages de Dormance ou de La Déménagerie  ! Ses traductions d'Arno Schmidt en ont été considérablement dopées — pas seulement en énergie et émulation, mais aussi en trouvailles de formules. Et comme je crois savoir que Jean-Loup Trassard est un des plus anciens et des plus fins lecteurs d'Arno Schmidt…)
L. W.-O.

Liens :
Le site consacré à Jean-Loup Trassard

Jean-Loup Trassard, écrivain et photographe, 
est principalement publié 

Les derniers paysans, photographie de Jean-Loup Trassard ©, 1996

dimanche 6 novembre 2011

samedi 5 novembre 2011

Le Singe, le Marquis, le Bison, la Nouille et le Bossu

Lichtenberg


Cette lettre au cher Marquis de l'Orée est un commentaire à un récent billet de son blog, où il écorniflait la plus récente des traductions de Lichtenberg. Comme son billet est très bref, on ne manquera pas de le consulter avant la lecture de ce qui suit. 

Le Marquis de l'Orée

Pour une fois, cher Marquis, je ne me trouve pas en accord avec vous.
Sur deux points.
Mais d'abord il y a au moins deux autres points sur lesquels nous sommes d'accord.

Primo, Lichtenberg est le plus fort et pas un jour ne passe sans que j'en avale quelques fioles de potion magique revigorante, amères comme des antidotes.

Pour savoir si quelqu'un peut légitimement se croire être cultivé et s'enorgueillir d'un excellent goût, il suffit de le lancer sur la piste Lichtenberg, savonnée à mort ! 

Deuzio, la traduction nouvelle de ce monsieur Le Blanc est , oui, dévitalisée, livrée avec des piles mortes ou bien flageolantes, le génie de Lichtenberg ne s'allume point ou par agaçantes intermittences, etc… Ce spécialiste du Bossu ne l'est que  par défaut : car il serait semble-t-il donc le seul de ce côté-ci de la ligne Siegfried. Or cette traduction, la plus copieuse jamais offerte aux lecteurs français, semble l'œuvre de quelqu'un qui n'aurait jamais lu Lichtenberg ! Brèfle… Passons, par pudeur, car je continue, moi, à recommander malgré tout CETTE version plutôt que celle que vous vantez.

Car voici les deux points litigieux, objets de ce commentaire par ailleurs amical et sans mauvaise humeur, dont la franchise tranche avec l'hypocrisie générale écœurante des rapports entre chroniqueurs cybernétiques et vous prouve qu'on vous lit avec curiosité, intérêt et véritable attention. (En outre cela remplacera utilement la lettre que je vous ai promise depuis longtemps sans jamais l'envoyer).

Primo, vous exécutez celui que je considère comme l'un des meilleurs éditeurs d'aujourd'hui, et par éditeur j'entends "digne de ce nom", autrement dit excitant et de grand goût et de grand métier : Bertrand Fillaudeau à l'enseigne de José Corti. Votre ressentiment à l'égard du nouillard traducteur du bossu à catogan vous aura emporté à une bien hâtive et très injuste généralisation à tout le catalogue (mais c'est peut-être moi sans doute qui généralise votre grief). Mais, si cette traduction, mettons, est comme vous dites un assassinat, on ne saurait oublier pour autant que c'est grâce  aux audaces de la maison José Corti que sont bien vivants aujourd'hui, par "chez nous" certains des auteurs qui  nous tiennent debout. Quel lecteur digne de ce nom pourrait se passer de Jean Paul, de Hans Henny Jahnn, de Ludwig Holberg, de Julien Gracq,  de Thomas de Quincey, de Thomas Love Peacock, etc… ? Vous les trouvez ailleurs que dans le catalogue Corti, ceux-là ? À moins bien-sûr que vous lisiez tout ce beau monde en V.O. ?

Deuzio : vous tressez des lauriers à la mère Tape-Dur Marthe Robert ! Alors là c'est le bouquet ! Les cornes de ce Bison vous auraient-elles éborgné la jugeotte ? Oh ce n'est pas moi qui la traite de Bison, mais son chéri Arthur Adamov, qui la sobrique de ce doux nom de bovin bûté dans ses récits autobiographiques et son journal. "La bétise à tête de bœuf " disait l'ami Gustave. Dans ce cas on dira de celle épaisse, obtuse et laineuse bien embrouillée de Madame Marthe Robert qu'elle est à "tête de bison". 

Cette bonne femme a tué sous elle tous ceux qu'elle a traduit. 

On vante son introduction de Robert Walser en France ? Mais sa version de L'Institut Benjamenta est si lourdingue qu'elle a plutôt plombé pour des années la traduction du reste. Quant à ses sorties contre Flaubert… Passons avec répugnance sur ces scènes de ménage.

J'en viens à "son" Lichtenberg : aussi plate et dévitalisée que soit la traduction de Monsieur Le Blanc elle a au moins, elle, le mérite de donner la masse des notes de "brouillard", et avec les références bien utiles, et par ailleurs sa platitude souvent affligeante vaut tout de même mieux que rien, c'est une espèce de mot à mot sans éclat, genre pétard mouillé… 

Tandis que celle de la mère Tape-Dur, je n'ai jamais pu, moi, me la cogner. Quel charabia ! Et le drame est bien-sûr qu'on la trouve partout : depuis plus de cinquante ans, des dizaines d'éditeurs l'ont proposée dans tous les formats, la prétendant naturlich exclusive ! Je ne la supporte tellement pas, cette imposture, que je rachète tous les exemplaires que je retrouve, pour les détruire, afin d'éviter qu'une âme candide s'en dégoûte à jamais de Lichtenberg. 

Léautaud avait pourtant dès le début du vingtième siècle dit son goût immodéré pour ce lointain cousin boche en vacheries et pointes acérées. Personne ne s'y est mis. Sauf cette bonne femme. Mais la mère Tape-Dur avait  obtenu d'André Breton un certificat d'excellence dont personne n'osa lui chipoter la validité. Bien entendu ces affirmations de ma part ne témoignent que de mon seul goût et de mes seules aversions.  

Un tel commentaire ne suffirait pas.

C'est pourquoi je donnerai bientôt, en une élégante petite brochure, un choix de fragments du Bossu dans une version lisible et excitante selon mon goût : la mienne.

Et celle-là je l'aurai toujours dans ma poche, comme autrefois la tabatière de tabac-à-priser dans le gousset du Bossu, dont les sniffs lui dégageaient les sinus et l'esprit, faisaient pleurer et pétiller de joie les yeux et secouaient leur homme.

Je vous en extrais cette ligne :

Un singe, même le plus doué, ne saura jamais faire le portrait d'un autre. Seul l'homme est capable d'une telle chose, et il n'y a bien que lui qui la considère comme un avantage.

Je les lis avec autant de satisfaction que ceux du Bossu vos propres aphorismes irréfutables, cher Marquis,  et j'en ai rangé le tapuscrit sur le même rayon que les plus fortiches du genre, et dont on fait un usage immodéré, vous le savez — j'en emporte "dehors" quelques feuilles au hasard, comme on sort armé d'antidote contre la vaste connerie de ce monde et de son élément démocratique — mais la traduction d'une Marthe Robert les eût en un tour de main transformés en  étouffante poudre de perlimpinpin. Ou en puant et lourd caca de bison.

Mille grâces à la chère Marquise, impitoyable lectrice, dont je sais qu'elle suit ces débats. Elle qui m'a donné raison plusieurs fois, me donnera-elle tort ce coup-ci ?

So long cher Marquis…
(et il va de soi que, si cela vous chatouille et chante, vous pouvez à votre tour répondre à ce commentaire totalement subjectif et partial).

L. Watt-Owen

La réponse du Marquis de l'Orée :


Cher Louis,

tout d'abord merci pour ce portrait qui me ressemble trait pour trait ! (le casque en moins néanmoins)

Comme vous le savez, les émotions procurées à la lecture de la première traduction d'un livre sont rarement égalées par une autre version, fût-elle excellente. A cela s'ajoute ma mauvaise foi légendaire, je l'admets volontiers.
 

J'étais pourtant tellement heureux lors de l'arrivée de ce livre qui devait me faire découvrir de nouveaux fragments du génie mélancolique.
A la lecture: plus rien. Lichtenberg ? Un homme mort. Cette vibration interne que l'on ressentait derrière la carapace de glace: assassinée.
Je suis certain que monsieur Charles Le Blanc est un savant, cela ne fait aucun doute. Sa traduction est probablement d'une rigueur impeccable. Il a réussi à vitrifier Lichtenberg. Chapeau. Quant à sa préface, elle est aussi plate et universitaire que possible. Sans compter le mépris qu'il affiche vis-à-vis de la traduction de Marthe Robert, mais peu importe.

Les éditions Corti, eux, sont des éditeurs. Or, j'ai en horreur les éditeurs, tous les éditeurs, tout autant que les écrivains, tous les écrivains (sans compter les hommes, tous les hommes). De la terre ne restera qu'une plaie béante, parfaite illustration du projet que chaque homme porte en lui.

Néanmoins, la marquise vous salue et vous fera bon thé, suivi d'un mot à votre attention après la sieste.

Le rhinocéros vous embrasse.

Et je serai heureux de pouvoir lire votre traduction, Louis.

The pleasure is mine

delorée des origines du vide

Bonus :
On peut lire nos autres échanges sur le sujet 
dans les commentaires du Marquis de l'Orée.

vendredi 4 novembre 2011

"Vivre dans le noir de mon corps…"











"Qu'arrivera-t-il quand ayant tiré de mon corps ce que mon corps avait à dire, sur cette vie, tout au long de cette vie, il n'y aura plus a en écrire que la mort ou le silence?
Le corps a donné corps à ma rage d'interpréter l'Homme, et le monde.
L'exploration des ténèbres, c'est lui.
L'extraction de la lumière, c'est lui.
La reconnaissance de l'âme, lustrale ou cloacale, c'est lui.
Les grands sentiments, l'impérieuse luxure et le traitement des obsessions qui comptent : les sens, non-sens et contresens de l'existence, c'est encore lui.
Lui enfin, l'informe entonnoir où se pressèrent, à l'en obstruer, mes désirs, mes ivresses, mes souffrances, mes passions mécréantes et créantes."
Marcel Moreau, Insensément ton corps
Cadex éditeur, 1996
LIEN : Le site consacré à Marcel Moreau